Le chef du gouvernement socialiste a entrepris d’éradiquer ce qui reste de symboles de l’époque franquiste. Statue du Caudillo descellée à Madrid et surtout décision prochaine sur le mausolée de Valle de los Caidos, où repose sa dépouille.
Zapatero renverse Franco (Titre Libération)
(Article de François MUSSEAU, Libération du mercredi 13 avril 2005)
l’opération a été organisée en catimini, sous le prétexte fallacieux d’une «réfection de voirie». Dans la nuit du 16 au 17 mars, sur ordre gouvernemental, deux grues descellent l’imposante statue équestre de Franco, qui trônait depuis quarante-neuf ans sur la place Saint-Jean-de-la-Croix, en plein centre de Madrid. Alors que le bronze est transporté vers un dépôt inconnu, des dizaines de noctambules, nostalgiques et ennemis du Caudillo, s’insultent copieusement. Le lendemain après-midi, aux cris de «Vive Franco !» et «Vive le Christ-roi !», quelque 700 ultras de tous âges déploient un portrait de l’ancien dictateur, font le salut fasciste et entonnent le Cara al sol («face au soleil»), l’hymne de l’ancien régime. Depuis, face au socle descellé, des bougies sont allumées et des fleurs rouges et jaunes, couleurs du drapeau national, déposées. Le chef du gouvernement socialiste, José Luis Zapatero, a ainsi justifié sa décision : «Dans une Espagne européenne, il est impensable qu’il existe des souvenirs de dictateurs dans les lieux publics.»
Alors qu’on fête, dimanche, la première année de son arrivée au pouvoir, Zapatero a brisé le grand tabou de cette Espagne dont la transition démocratique, après la mort de Franco, s’est faite autour d’un «pacte de l’oubli». Pas un dignitaire de la dictature n’a été jugé. Et alors que les autorités promettent depuis les années 80 d’enlever cette statue emblématique, elles ne sont jamais passées à l’action, par peur ou par veulerie. A la différence de ses aînés notamment son mentor, Felipe Gonzalez , le jeune Premier ministre (44 ans) incarne une nouvelle génération de gauche, décomplexée vis-à-vis de la dictature et déterminée à solder le passé franquiste. Petit-fils du capitaine Lozano, un républicain fusillé en août 1936 par des tenants du Caudillo, Zapatero entend, «sans céder au revanchisme», «réhabiliter la mémoire des vaincus» (1). Dès juin 2004, le nouvel exécutif a mis sur pied une commission interministérielle chargée d’identifier les fosses communes de républicains exécutés, d’indemniser les victimes de la répression et d’éradiquer les nombreux symboles franquistes.
La basilique, 400 000 visites par an
Tous les regards se tournent désormais vers l’emblème suprême. Osera-t-on toucher au mausolée de Franco ? Oui, a dit le gouvernement Zapatero, qui a promis de statuer sur sa «reconversion» d’ici à juin. Officiellement, le Valle de los Caidos («la vallée de ceux qui sont tombés») est une construction à la mémoire des caidos les victimes des deux camps de la guerre civile et appartient au patrimoine national. Dans les faits, cet ensemble monumental, situé à 50 km à l’ouest de Madrid, est d’abord perçu par tous les Espagnols comme le panthéon franquiste, là où reposent les restes du Caudillo et ceux du fondateur de la Phalange, José Antonio Primo de Rivera. Franco lui-même avait dessiné une bonne partie des plans du Valle de los Caidos, construit entre 1941 et 1958. «Il s’agit du symbole fondateur des vainqueurs franquistes, résume l’historien Santos Julia. C’est le monument par excellence de l’Etat national et catholique.» Un symbole inédit dans l’Europe des anciennes dictatures. Hitler s’était suicidé, Mussolini et Salazar reposent dans des cryptes, dans leurs bourgades natales. La dépouille de Francisco Franco, elle, gît sous le transept d’une basilique de 262 mètres de long et reçoit environ 400 000 visites l’an.
«Aux côtés de leur bourreau vénéré»
Face à la sierra de Guadarrama, dans un site de 120 hectares plantés de conifères, le Valle de los Caidos en impose. Visible de très loin, une croix en pierre haute de 150 mètres surplombe un massif rocheux. En contrebas, une esplanade et des arcades gigantesques en granit annoncent un «tunnel» funéraire où s’imbriquent le sabre et le goupillon : à l’entrée de la crypte, une plaque de marbre indique que le lieu, dont Franco est le «patron et fondateur», a été consacré par Jean XXIII. Au fond du tunnel, sous une coupole, un Christ en croix sépare les tombes de «José Antonio» et de «Francisco Franco» (sans date ni épitaphe). Au-delà, autour de la dizaine de petites chapelles, gisent 33 872 caidos, un bon tiers dans des niches (seuls les parents peuvent y accéder), les autres en vrac dans des fosses communes, des cadavres de «vaincus», suppose-t-on. Pas un écriteau ne fait mention des caidos. Ni des 12 000 «ouvriers-esclaves» ayant bâti le lieu, dont une partie y ont trouvé la mort. De tous les enterrés du lieu, seul Franco est décédé de mort naturelle.
Pour ceux qui luttent pour «récupérer la mémoire historique», là est le scandale. «Il faut en finir avec cette douloureuse aberration voulant que des victimes anonymes reposent aux côtés de leur bourreau vénéré», dit Dolores Cabra, du collectif Guerre et Exil. Le gouvernement a donc promis de «faire quelque chose» d’ici à juin. Pour l’instant, Teresa de la Vega, numéro 2 du gouvernement socialiste, dit «étudier les propositions». Celles de 35 associations, des partis politiques et de centaines de particuliers. Les jeux sont donc ouverts sur le sort du mausolée de Franco. Qu’en faire ? Le détruire ? L’idée, avancée par les nationalistes basques, est, semble-t-il, d’ores et déjà écartée. «Ce serait une forme d’oubli», s’opposent les communistes. Déménager la dépouille de l’ancien dictateur et la confier à ses descendants ? Une option défendue par une minorité, mais fustigée par beaucoup, la droite en tête. «Exhumer le cadavre de Franco ? C’est profanatoire. Et puis cela revient à renier notre histoire. Dans ce cas, retirons aussi tous les symboles des rois absolutistes et des généraux républicains !» s’indigne Isabel Mexia, la trentaine, venue visiter le lieu, «avant qu’ils ne le détruisent».
Sous la pression, même le Parti populaire (PP, de droite) a reconnu qu’on ne pouvait «laisser les choses en l’état». Une petite révolution pour ce parti héritier du franquisme, qui a attendu novembre 2002 pour condamner au Parlement le putsch du Caudillo de juillet 1936 ! Aujourd’hui, on semble plutôt se diriger vers une transformation du Valle de los Caidos en musée didactique, sur le modèle des camps nazis. Mais, là encore, chacun a son idée. Les communistes souhaitent un «Mémorial démocratique» permettant de connaître les «crimes du franquisme». Les écologistes catalans, eux, rêvent d’un «centre d’interprétation de l’ancien régime», dans lequel on rendrait hommage aux «ouvriers-esclaves du lieu». Des projets qui laissent l’historien Santos Julia dubitatif : «Des panneaux explicatifs ne pèsent pas lourd à côté de ce monstre de pierre dont l’architecture est, en soi, une exaltation du franquisme. Il faudrait construire un musée ailleurs.» A l’instar des socialistes, la droite observe un silence prudent, mais laisse entendre qu’elle n’acceptera pas qu’on touche à la crypte, «un lieu sacré». Un cadre du PP s’emporte : «D’accord pour un lieu didactique, à l’extérieur. Mais attention, pas de parc d’attractions ou de chose dans le genre !»
«Honte sur vous, sale communiste !»
Pour l’heure, rien de tel. Dans le funiculaire menant à la croix ou à l’intérieur de la crypte, la solennité est de mise. Et ce, même si la plupart des visiteurs sont des touristes étrangers, pour qui le Valle constitue une «surprenante» attraction sur la route du très voisin monastère d’El Escorial. Chez les «nationaux», hormis les bus scolaires, difficile de distinguer le simple visiteur de celui venu rendre hommage à Franco. «Pour beaucoup, c’est un lieu de culte, mais cela ne se voit pas sur leurs visages», témoigne Julio, un jeune ingénieur. Pas toujours. Ce jour-là, devant la tombe du Caudillo, un guide explique prudemment à des étudiants allemands qu’à la mort du dictateur «une partie des Espagnols ont été soulagés». Aussitôt, une demi-douzaine de sexagénaires le prennent violemment à partie : «Honte sur vous, sale communiste ! rugit l’un d’eux. Franco était un héros. Vous n’avez rien à faire ici !» Sous le regard interloqué des étudiants, les franquistes intiment le silence avant d’entamer un Notre Père, penchés vers la tombe. Chaque 20 novembre (jour de la mort du Caudillo, en 1975), un rassemblement et une messe réunissent des centaines de phalangistes, de skinheads et autres extrémistes de droite. D’après El País, le Valle sert de lieu de réunion aux vétérans de la légion Condor (2).
«On ne fera rien sans consensus», a dit Teresa de la Vega. Une déclaration dans la droite ligne de la «méthode Zapatero» : on annonce tout d’abord des réformes novatrices et populaires, qui font souffler sur l’Espagne le vent du changement. Puis on pratique la politique de la main tendue avec la partie adverse, sans toutefois renoncer au postulat de départ. Le Premier ministre tente ainsi de se rabibocher avec Washington, mais ne reviendra pas sur le retrait des soldats d’Irak. Autre exemple : après des mois de fortes tensions avec l’Eglise, il a créé des commissions mixtes avec les évêques espagnols, sans pour autant transiger sur le caractère facultatif de la religion dans les écoles (qu’Aznar avait faite matière obligatoire). Concernant le passé dictatorial et le devenir du mausolée franquiste, Zapatero se sait soutenu par une opinion majoritairement désireuse de «soigner les plaies du passé».
Au sortir de la crypte, Tomas Bonilla Diaz, pompier à la retraite, fulmine face à un nostalgique de Franco pour qui il ne faut «toucher à rien» : «Mon père a travaillé ici comme un supplicié jusqu’en 1943. Il en est mort. Il gagnait 7,50 pesetas par jour, dont 5 étaient prélevées par le Régime, et il ne bouffait que des carottes à l’eau. Ici, ce fut du sang, de la sueur et des larmes. Mais rien ne le dit. En revanche, chaque pierre me rappelle que je suis un fils de vaincu.»
(1) Après la guerre civile (1936-1939), les «ennemis» républicains ont été fusillés, incarcérés ou se sont exilés en masse. Ceux qui sont restés ont subi mille vexations.
(2) Détachement de l’armée allemande qui a soutenu Franco. En 1937, la légion Condor a bombardé la ville basque de Guernica.



