Les exhortations à l’immigration d’Ariel Sharon aux juifs français interviennent alors que la balance démographique de l’Etat hébreu a cessé de pencher du côté des arrivées.

Le climat reste tendu entre Israël et la France après les propos d’Ariel Sharon sur l’antisémitisme. Le ministre des Affaires étrangères, Michel Barnier, a évoqué hier “un malentendu sérieux”. Paris attend toujours une réponse à sa demande d’”explications”.
“Si je devais m’adresser à nos frères de France, je leur dirais une chose: émigrez en Israël aussi vite que possible.” L’appel prononcé dimanche par le premier ministre israélien ne cesse de provoquer humeur et indignation du côté de l’Hexagone. A l’ambassade de l’Etat hébreu, on signifie qu’Ariel Sharon n’a fait que “rappeler la raison d’être d’Israël”. Et c’est là que le bât blesse. Car si le pays a pour vocation d’accueillir les juifs du monde entier, il n’attire plus les mêmes foules que ces dernières décennies. “Depuis un ou deux ans, la balance est plus ou moins à zéro alors qu’elle était jusque-là très favorable aux nouvelles arrivées”, note Sergio Della Pergola, démographe israélien.
En 2003, quelque 23000 personnes ont fait leur alyah pour près de 9000 depuis janvier 2004. La France, qui représente la seconde diaspora après les Etats-Unis, est l’une des premières zones de partance (environ 2000 par an). L’augmentation des actes antisémites qui y a cours ne semble pas influer sur cette moyenne. Les migrations doivent pourtant se comprendre à partir de deux points de vue: le pays d’origine et celui de destination. Et c’est en général le premier qui prime au moment du départ.
“La situation actuelle en Israël, au niveau économique plus que sécuritaire, limite les potentialités, admet le spécialiste. Le taux de chômage atteint les 10%, ce qui n’est pas épouvantable comparé au niveau international, mais constitue un problème pour un pays jeune qui doit intégrer chaque année de nouveaux travailleurs.” Certaines professions, ainsi, sont particulièrement touchées: Israël recense par exemple 20000 médecins, et les nouveaux prétendants au titre doivent en général repasser des examens afin de faire valoir les diplômes obtenus ailleurs.
Taux de natalité arabe supérieur
“Aux problèmes d’emploi s’ajoutent souvent ceux de l’adaptation à la langue et aux mentalités. Quand l’Agence Juive égraine les chiffres des nouvelles arrivées, elle ne précise pas combien sont déjà repartis!”, dénonce un observateur local. La proportion de ceux qui renoncent serait de 20%. L’agence incriminée, chargée d’organiser le retour des juifs en Israël, refuse toute communication sur le sujet.
“La majorité des gens qui quittent le pays sont nés ici, de familles qui avaient choisi de s’établir là, mais eux ne sont pas religieux”, ajoute Benjamin Ingold, étudiant travaillant à l’Unifan, institution vouée à l’intégration des juifs francophones de retour au pays. Le déclenchement de la seconde Intifada a par ailleurs contribué à équilibrer la balance, de même que l’épuisement de certains bassins migratoires, Europe de l’Est en tête.
Autre aspect sensible de la question démographique: le taux de natalité des Arabes israéliens, presque deux fois supérieur à celui des Hébreux (4,6 contre 2,6). Compensé jusque-là par l’immigration juive, il pourrait désormais entraîner un changement d’identité étatique. La population arabe pourrait en effet atteindre 45% en 2050 contre 20% aujourd’hui. Ariel Sharon a d’ores et déjà annoncé son intention de faire venir 1million de juifs en Israël dans les dix prochaines années. Où l’on voit qu’il n’est plus question d’aider les juifs de la diaspora, mais ceux de la terre promise.
CAROLINE STEVAN
Quatre décennies de chaud et froid
ÉCLAIRAGE: Dans les relations entre la France et Israël, rien n’est simple.
L’appel aux juifs français, c’est du pur Sharon. Et rappelle l’ancien baroudeur qui, en 1967, traverse le canal de Suez avec ses blindés pour foncer sur Le Caire, et stoppé net par les Américains à 100km de la capitale égyptienne. Avec ce militaire devenu politicien, mais jamais diplomate, il y aura d’autres coups de froid. “Ce peuple d’élite, sûr de lui-même et dominateur” avait dit de Gaulle en novembre 1967, dans la foulée de la guerre des Six Jours conquête de la Cisjordanie et de Gaza , ouvrant ainsi un long contentieux.
Reconnaissance du droit du peuple à l’autodétermination par Giscard d’Estaing en 1980, visite de Mitterrand en Israël en mars 1982 la première d’un président français , tapis rouge pour Arafat officiellement reçu à l’Elysée en 1989, accueil triomphal de Chirac dans les territoires autonomes palestiniens en octobre 1996, de Villepin boudé par Sharon en mai 2003, visite d’Etat à Paris du président Moshe Katsav en février dernier après un intermède de seize ans, jalonnent ces relations en dents de scie.
Une visite de l’homme fort israélien était en gestation. Pour la fin de l’année ou le printemps prochain. Le projet est à l’eau. Sharon n’est pas pressé de venir à Paris. Il n’apprécie guère la politique de la France, perçue comme proarabe, dans le conflit avec les Palestiniens, le fait savoir. Et rembarre les Français quand ils ont l’outrecuidance de faire la leçon à l’Etat hébreu ou de préconiser une force d’interposition dont ils feraient partie. Sharon préfère se rendre dans les pays amis. Essentiellement à Washington, chez son allié le plus sûr, dont l’aide économique et militaire considérable est indispensable à Israël.
“Malentendu sérieux” a dit hier avec retenue Michel Barnier, qui espère des explications. Le ministre des Affaires étrangères s’était rendu auprès d’Arafat, le 29juin dernier à Ramallah, et s’était indigné du traitement que lui inflige le Gouvernement israélien. Sa visite à Jérusalem, en automne, ne semblait pas pour autant compromise. Elle pourrait l’être désormais.
Reto Breiter / 24heures.ch
