“Ne croyez pas, nous disent des commentateurs américains, que Kerry soit si différent de Bush, et qu’élu il vous ferait des cadeaux et des mamours!”
Dans leurs discours, Bush et Kerry paraissent défendre des politiques radicalement opposées. Pour la plupart d’entre nous non-Américains, Kerry c’est le gentil, si bien que nous voterions majoritairement pour lui si nous en avions le loisir.
Depuis un certain temps, des commentateurs américains nous mettent cependant en garde. “Ne croyez pas, nous disent-ils, que Kerry soit si différent de Bush, et que s’il devenait président, il vous ferait des cadeaux et des mamours!”
Réflexion faite, je partage leur analyse. A cause de quoi? A cause du cliquet!
Les sociétés humaines évoluent en effet par à-coups. Il y a d’abord le lent cumul de facteurs de changement, et puis un jour, clic, le changement se produit et s’installe. On parle d’effet cliquet non seulement parce que ce changement se manifeste brusquement, mais aussi parce qu’un retour en arrière est impossible.
Qu’implique un changement de cliquet? Un changement des schémas automatiques à travers lesquels nous jugeons toutes choses. Depuis la Révolution bolchévique de 1917 et pendant près de soixante-dix ans, nous avons tout jugé en fonction de l’idéologie marxiste-léniniste. De ce côté-ci du monde, nous considérions, majoritairement et sans réfléchir, que tout ce qui était rouge était mauvais. C’était notre ultime critère de vérité. Naturellement, de l’autre côté du monde, il n’y avait de bon bec que communiste, et si, là-bas, vous trahissiez cet idéal prolétarien en actes ou en pensée, vos enfants avaient le devoir vous dénoncer et le KGB celui de vous enfermer dans un goulag.
Vers la fin, l’idéologie communiste est heureusement devenue mollachue, elle n’inspirait plus personne à l’Est, ne faisait plus peur à l’Ouest, et le monde est entré dans une phase de transition, de désordre généralisé, de perte universelle de repères. On sentait que quelque chose de fondamental allait changer, mais quoi, on ne savait pas. Jusqu’au 11septembre 2001, date à laquelle un nouveau cliquet s’est brusquement enclenché.
Du jour au lendemain, les Etats-Unis qui, en la matière, sont de simples pionniers, je le crains ont changé de schémas automatiques d’explications. Ils ont remplacé le mot “communisme”, qui leur permettait jadis de tout expliquer, par cet autre mot en isme: “terrorisme”. Désormais, l’administration de George W. Bush explique tout, justifie tout y compris ses mensonges et ses erreurs grosses comme des montagnes , jauge chaque individu, chaque groupe, chaque nation, à travers cet objectif qui domine tout et enveloppe tout: la lutte antiterroriste, lutte qui va cadrer, pendant plusieurs décennies j’imagine, les mentalités et les réflexes de l’Amérique et du monde.
Naturellement, pour qu’il y ait, dans le développement d’une société, un effet cliquet, deux conditions doivent être remplies. La première, déjà mentionnée: que des facteurs de changement s’accumulent comme les eaux de crue derrière une digue. Et la seconde, cruciale à proprement parler: qu’un petit groupe d’individus déterminés, sentant que la digue est prête à se rompre, donne le coup de pioche, minuscule mais bien ajusté, qui la fera lâcher. Ce petit groupe, aux Etats-Unis, est celui des néo-conservateurs entourant George W. Bush; avant le 11septembre, il ne faisait que parler, il n’était rien; mais, le 11septembre, il a pu donner la chiquenaude qui, d’un coup, a fait passer le pays dans un nouveau cliquet.
Revenons enfin à Kerry. Si le raisonnement développé ici est correct, Kerry, élu, se trouverait, lui aussi, qu’il le veuille ou non, dans le nouveau cliquet. J’en ai eu la fulgurante (et désagréable) révélation en l’entendant dire que si l’Iran ne laissait pas inspecter ses installations nucléaires, “il nous faudra être vaches (tough) avec (ce pays) et, croyez-moi, nous le serons”. On aurait cru entendre Bush normal, car Bush et Kerry ont désormais le même cadre de référence, la même obsession de base: l’antiterrorisme, et aucun des deux ne saurait, en cette matière, paraître moins déterminé, moins macho que l’autre. Nous voilà bien.
source: 24heures.ch


