Commerce équitable • Aux objections d’une ONG française qui l’accuse de faire de la concurrence déloyale et du néocolonialisme, Max Havelaar-Suisse rétorque et lance cette semaine une campagne de promotion dans les supermarchés du Bassin lémanique.
Aujourd’hui, dans les supermarchés, on trouve de plus en plus de produits «équitables»: à la Coop, à la Migros, et maintenant chez Manor, les rayons exposent miel, café, chocolat, sucre, riz, bananes, ananas et même des fleurs estampillés Max Havelaar. Le consommateur se laisse volontiers séduire par ces denrées dont il sait confusément qu’elles sont porteuses d’une plus grande justice dans le monde. Mais voilà: le commerce équitable est-il vraiment si équitable? Ne cautionne-t-il pas au fond la mondialisation, la grande distribution, ne sert-il pas de bonne conscience pour les nantis?
Ces questions font l’objet de «10 objections majeures» lancées par l’ONG française Casseurs de pub sur son site http://ecolo.asso.fr. Première organisation dans le collimateur: Max Havelaar, dont la branche suisse totalise à elle seule un tiers des ventes labellisées «équitables» dans le monde, qui rétorque: on peut collaborer avec le système sans perdre son âme. Et remballe sans peine les arguments, souvent légers, des altermondialistes français.
Pourtant, derrière ce ping-pong idéologique, se profile un dilemme de fond: rendre le commerce mondial plus humain à tous les échelons, ou vendre un maximum de produits «propres». Du petit producteur jusque dans votre assiette, c’est ce qu’essaient de le faire les Magasins du monde (MdM) avec certains de leurs articles (artisanat par exemple). D’autres (et c’est le concept Max Havelaar qui cible les filières de la grande distribution) privilégient l’article fini dont on garantit que le petit producteur est décemment payé et respecte des normes socio-écologiques. Mais pour survivre dans le marché mondial, vendre toujours plus est-il le critère principal? Quelle est la ligne rouge à ne pas franchir? Verra-t-on un jour Max Havelaar s’associer à Nestlé? Ces questions trouvent toute leur actualité alors que le leader mondial du label équitable lance cette semaine une vaste campagne dans les supermarchés du Bassin lémanique.
le seul moyen de survivre
«Un fossé s’est creusé au cours de ces dernières années entre les approches MdM et Max Havelaar, observe Catherine Schümperli, chercheuse à l’iued (Institut universitaire d’études du développement) à Genève et auteur d’une vaste étude sur le sujet. Pourtant, les deux démarches sont nécessaires et devraient pouvoir se renforcer l’une l’autre. En effet, les «durs» (qui ne jouent pas le jeu de l’économie mondialisée) ne pardonnent pas la «désinvolture» de Max Havelaar. Le succès commercial de ce dernier serait la preuve même d’un dérapage éthique provoqué en jouant le jeu du système et en écoulant ses produits dans les grandes surfaces.
«Il est vrai qu’un des premiers soucis de Max Havelaar-Suisse est d’ouvrir des parts de marché et d’utiliser les filières de distribution», confirme son responsable romand Didier Deriaz. Ce sont Coop et Migros qui détiennent ensemble le monopole (plus de 80% du chiffre d’affaires) des produits Max Havelaar. Manor est en train de leur emboîter gentiment le pas: depuis un an, la moitié de leurs bananes sont équitables… «Max Havelaar-Suisse a choisi une démarche commerciale où les résultats sont calculés en parts de marché (exemple: 30% des bananes, 10% des fleurs, 6% du café, etc.) avec toutefois une dimension éthique, argue Catherine Schümperli. C’est le seul moyen de survivre, car il faut aussi être rentable dans le commerce équitable. On se rend compte que c’est une utopie de vouloir imposer au commerce mondial les règles du commerce équitable sur toutes les filières.»
La chercheuse se dit toutefois très choquée de l’alliance nouée avec McDonald’s. Depuis 2003, tous les cafés vendus dans les quelque 150 restaurants McDo en Suisse sont labellisés Max Havelaar. «Il y a des critères et des lignes rouges à ne pas dépasser, soutient-elle. Même si le but déclaré de Max Havelaar-Suisse est de toucher un nouveau public. En réalité, les jeunes qui consomment ce café chez McDo ne connaissent rien du processus ni de la philosophie du label.» La critique peut être poussée encore plus loin: qu’en est-il du traitement des employés de McDo? Ou de l’empire de la malbouffe? Peut-on ne se soucier que du bien-être des travailleurs du Sud et fermer les yeux sur les abus chez nous?
les fleurs, un luxe
Autre sujet de désaccord: les coûts écologiques et la concurrence déloyale qu’entraîne le commerce équitable. Par exemple, le miel labellisé vendu moins cher que le miel suisse ou les fleurs importées du Kenya et du Zimbabwe. Pour les Casseurs de pub, ce genre de commerce ne tient pas compte du prix de la pollution du kérosène des avions et de la réfrigération. Par ailleurs, la culture se fait sous serre, avec des pesticides, provoquant de graves problèmes de santé chez les travailleurs. «Le marché des fleurs existe de toute façon, rétorque Didier Deriaz. Il génère des centaines de millions de dollars par année. Nous ne faisons que grignoter dans ce marché tout en cherchant à améliorer les conditions des travailleurs. De plus, une étude menée par l’EPFZ (Ecole polytechnique fédérale de Zurich) a montré que les coûts écologiques sont trois fois supérieurs pour les fleurs cultivées en serre en Hollande que pour les fleurs importées du Sud.»
Mais Catherine Schümperli persiste dans la critique: «Les fleurs font partie des produits de luxe. C’est un produit typique qui ne devrait pas entrer sous le label équitable. On assiste de plus en plus chez Max Havelaar à des choix stratégiques qui ne prennent pas en compte tous les principes originels du commerce équitable. Bien sûr, on peut trouver réponse à tout, mais il faut quand même voir quel esprit on veut garder derrière ce label.» Derrière ces réactions en chaîne, toujours le même impératif: la survie économique. Presque chaque année, Max Havelaar sort un nouveau produit. C’est pour la fondation (qui s’autofinance aujourd’hui) un moyen de ne plus être tributaire de subventions.
source: laliberte.ch



