Ancien diplomate, professeur, essayiste et catholique, Yves Besson a vécu et travaillé dans le monde arabo-musulman. De ce point de vue privilégié, il jauge notre regard sur l’islam.
Le Temps: L’affaire des minarets est le symptôme d’un malaise plus profond face à l’islam. Vous qui connaissez les deux mondes, que pouvez-vous en dire?
Yves Besson:Ce qui est à l’œuvre, c’est une forme nouvelle de la peur de l’autre. Les premières immigrations (Italie, Espagne…) étaient proches, liées à l’histoire de notre société. L’autre, maintenant, vient de plus loin, avec des manières et des coutumes différentes des nôtres. Le placage de préjugés, alimentés par ce qui est vu trop vite à la télévision, lu trop hâtivement dans les journaux ou ailleurs, rencontre moins de résistance. On finit par oublier que la majorité des musulmans en Suisse sont venus des Balkans, qu’ils sont donc Européens.
- S’ils venaient d’ailleurs, ce serait un problème?
- Le problème est dans les généralisations abusives. Il n’y a pas un islam, mais des islams multiples. Comme il y a plusieurs christianismes. André Malraux raconte dans ses Antimémoires l’arrivée d’un prêtre dans sa nouvelle paroisse, en Amérique latine. Sur les marches de l’église, les fidèles se livrent à toutes sortes d’incantations presque païennes. Le curé va voir l’évêque pour s’en étonner. «Interdisez-les!», répond le supérieur. Il interdit donc. Alors les paroissiens se rendent en délégation à l’évêché pour demander un autre prêtre: le nouveau n’est pas catholique!
L’islam est encore moins un tout. Il y a autant d’islams que de musulmans. Selon la sunna, la tradition des sunnites, le croyant est seul face à Dieu, et il guide sa vie dans ce rapport.
- Le savoir ne va pas effacer, ici, la méfiance…
- Ce sentiment - j’hésite presque à le dire - a sa source dans un défaut de culture et une grande méconnaissance. J’observe d’ailleurs que beaucoup de chrétiens connaissent très mal leur propre religion. La plupart des visiteurs des musées ignorent ce qu’ils voient quand ils défilent devant des peintures d’inspiration chrétienne. Comment s’étonner alors qu’ils parlent avec tant de simplisme d’une autre religion?
- Ils la croient violente dès ses débuts.
- Dans ce qu’on connaît de la naissance de l’islam, il y a effectivement des aspects violents qui peuvent choquer. Pour certains, Mohammed était d’abord un guerrier. Mais il y a tant de choses dans les hadiths (les paroles et les actes du Prophète) qu’ils ne fondent pas une, mais de nombreuses orthodoxies.
- Donc il y a une orthodoxie violente!
- Nous ne devons pas, dans cette affaire, nous intéresser aux orthodoxies. Nous devons considérer les musulmans. Il faut juger les croyants sur des faits et des conduites. Or l’écrasante majorité des musulmans qui vivent en Suisse condamnent clairement la violence. Rien ne justifie donc qu’on prétende découvrir la vérité de l’islam dans l’extrémisme. Mais si des actes ou des comportements sont contraires à la loi, l’Etat est armé pour les empêcher. C’est une simple question d’ordre public. Et on sort dès lors du registre religieux pour entrer dans le domaine politique et policier.
- Il y a pourtant en Europe des mouvements politiques, le Hizb al-Tahrir par exemple, qui tout en rejetant la violence veulent imposer la charia à tous.
- Pour moi, cela relève de la liberté d’expression. Il y a aussi des gens qui disent que l’Europe doit devenir bouddhiste, et les Témoins de Jéovah font tous les jours du porte-à-porte… Exciter les peurs ne sert à rien contre ce genre d’utopie. Et tant qu’il n’y a pas de passage à l’acte, je ne vois pas où est le problème. Mais il faut surveiller, sûrement.
- La séparation de l’Eglise et de l’Etat est pour nous fondamentale. Pas pour l’islam - pour un certain islam…
- Je pense que chez beaucoup de musulmans sur notre continent est en train de se façonner un islam européen. Vivant avec nous, ils sont amenés à adopter notre genre de vie, dans cette société fortement sécularisée. Nous sommes dans ce moment de transition. La première génération de migrants musulmans, faisant profil bas, s’était éloignée de ses origines. La génération suivante a reproché aux pères cet abandon de la tradition et y est revenue. Le balancier est reparti très fort dans cette direction, mais je crois qu’il reviendra à un point de stabilisation.
- Pour une sorte de réforme européenne dans l’islam?
- La réforme de l’islam est compliquée parce qu’il n’y a pas de clergé (sauf d’une certaine manière chez les chiites), pas de centre. Chaque musulman est le gardien du dogme. C’est une grande force et une grande faiblesse. Mais si l’islam ne se transforme pas, il risque de se scléroser. L’extrémisme est peut-être un symptôme annonciateur de cette sclérose. La réforme ne peut venir que de la recherche intellectuelle libre. Elle n’est pas souvent possible dans les pays où l’islam est dominant. En Europe, si.
Source : Le Temps




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