En ce monde tout trépasse. Pourtant, par-delà la roue du temps, qui élève et qui écrase, demeurent des figures sur lesquelles cette dernière ne roule point.
De nom en nom, de costume en costume, d’histoire en histoire, elles peuplent légendes et récits, pareilles à elles-mêmes. On aura reconnu les personnages du Héros, de la Belle, du Sage et bien sûr du Méchant. Mais d’autres suivent, qui peinent à se hisser sur l’estrade de la considération naturelle qui devrait être la leur. J’ai nommé en particulier le Cuistre Éternel. Il parcourt les âges de son insolence crâne, de sa morgue sans frein, de sa suffocante fatuité.
Si le regard est le visage de l’âme, alors la bouche est celui de l’ego. Non pas la parole qui en sort, mais ce qui la circonscrit. Elle sait s’ouvrir en un franc sourire, se serrer en une moue douteuse, et se tordre en un rictus, le vil petit rictus de la suffisance. C’est le grand stigmate de la cuistrerie.
Il est une classe de voyageurs, à l’affût dans le port, prêts à s’embarquer sur n’importe quel navire, n’importe lequel pourvu qu’il aille voguer dans le vent. À défaut de jouer la figure de proue, notre cuistre errant adore se poster sur le gaillard avant en une pose héroïque, les poings sur les hanches, la poitrine gonflée, le menton haut et la bouche qui s’échancre, obscène, ignoble, lascive comme une vulve de vieille putain.
Tous les chemins mènent à Rome, dit-on. Et tous les vents passent par Opportunia, île sise non loin d’Utopia, dans l’archipel des malheurs de l’humanité.
Lesté d’une grosse bible, le cou ceint d’un lourd crucifix, son corps malingre carapaçonné d’un long manteau noir, le cuistre d’autrefois menait sans honte sa parade tartuffique sur le parvis de l’église, droit et sinistre même lors de son obole ostentatoire au pauvre.
Plus tard, son descendant politique s’invitait sans vergogne, le pas altier et l’échine cambrée, à la tête de manifestations d’ouvriers, avec lunettes à la Jean-Paul Sartre et bouquin marxiste, qu’il n’avait probablement ni compris,… ni même lu.
Inutile de préciser que notre Fat Sublime poursuit encore sa route parmi nous. Abandonnons-lui cette qualité : il sait à la perfection comment tirer parti des ressources de son époque, d’en effiler les nœuds de tension pour se tisser une parure de gloire. Et c’est en s’exhibant avec des étrangers qu’il accomplit aujourd’hui sa nature, mais pas avec n’importe quel étranger.
Le cuistre français ne saurait frimer en compagnie d’un retraité allemand, d’un industriel japonais ou même d’un dentiste sicilien, fût-il basané. Pas assez étranger, pas assez exotique.
Car en effet, c’est vers des terres australes ou orientales qu’il aura intérêt à aller recruter ses faire-valoir, et pouvoir dire :
- Regardez ! C’est mon ami africain. Regardez ! C’est la preuve que je ne suis pas raciste… S’il vous plaît, ne regardez plus l’ami africain, mais regardez-Moi maintenant comme Moi je suis beau, grand et intelligent parce que Moi je suis antiraciste, antifasciste, anti-impérialiste, parce que Moi je suis ouvert au monde.
Évidemment, avoir un ami africain n’est pas une preuve de cuistrerie, et tous les cuistres n’ont pas d’ami africain. N’empêche que le procédé convient excellemment pour qui veut établir sa mondialité à la face de tous. Pour faire évolué, il faut faire international.
Cette potion sauvage, comme tous les philtres d’amour forcé, est pourvue d’un usage interne comme externe, afin de se sentir bien, se sentir quelqu’un de bien, un ange…, de s’aimer davantage et quand on n’en peut plus d’amour-propre, on s’offre à l’amour contraint des autres, sous peine de racisme.
Les tyrans aiment à se faire aimer de leur peuple.
Ils nous font penser à ces bourgeois qui achetaient à leur femme des rangs de perles, (en collier) dont le nombre était proportionnel à la fortune dont ils voulaient faire étalage. La sollicitude de l’ego n’est jamais gratuite. Jamais… !
Le cuistre international peut même s’offrir le luxe de mépriser l’étranger avec lequel il parade, parce que d’abord il se sert de lui, et ensuite parce que la présence de son ou ses faire-valoir le disculpe d’avance d’un éventuel racisme.
Concédons une autre qualité à notre ami : la girouette tourne dans le vent. Lui sait le précéder, et nous indique par sa conduite que l’air du temps va changer, comme le vol de l’hirondelle annonce la pluie ou le beau temps. On a hélas déjà vu des cuistres agiter le drapeau national.
F.P. 25 août 2004
Source: Démascarade.


