TAREK MITRI Spécialiste des relations de l’islam et du christianisme à Genève, le professeur libanais estime que l’Arabie saoudite pourrait financer la formation d’imams en Suisse
L’islam en Europe, une question que Tarek Mitri connaît intimement: depuis plus de dix ans, ce professeur d’université libanais est responsable, au Conseil oecuménique des Eglises (COE) à Genève, des relations que les chrétiens entretiennent avec les musulmans.
La formation des imams en Suisse est, dit-il, une bonne idée. Elle n’est pas aisée, en revanche, à mettre en oeuvre.
Est-ce une bonne idée de former des imams en Suisse?
En principe, c’est une bonne chose. Reste la question cruciale, celle de savoir comment. La préoccupation des Suisses, qui va du sécuritaire à l’intégration, est légitime mais ne suffit pas: il faut aussi se soucier de la demande effective de la communauté musulmane de Suisse.
De quel type d’imam a-t-elle donc besoin?
En Europe, la cléricalisation de la fonction nécessite que l’imam ait une bonne connaissance de la culture islamique. Il doit aussi avoir une bonne pratique de la langue et de la culture du pays d’accueil. Enfin, au vu de sa fonction d’aumônier, voire d’aide conjugal, il doit avoir une bonne connaissance du monde moderne qui prévaut en Occident. Il est essentiel que les musulmans de Suisse, dans leurs communautés respectives, dialoguent et prennent conscience de leurs besoins. Sans cela, rien ne sera possible.
Qui pourrait former un tel imam?
C’est un gros chantier à mettre en oeuvre! Il y a suffisamment d’universités suisses qui possèdent un département islamique. Celles-ci devraient se mettre en rapport avec une institution du monde musulman, en Egypte, en Tunisie, en Malaisie ou au Maroc. Comme il n’y a pas d’institution dans les Balkans, peut-être faudrait-il faire appel à la Turquie. On développerait ainsi un programme de formation spécifique en Suisse.
Les professeurs étrangers viendraient donc chez nous…
Oui, pour s’assurer que l’enseignement de base en matière de science islamique est assuré par des musulmans reconnus selon les normes traditionnelles. Au vu de l’éclatement des communautés en Suisse, il faudrait trouver des enseignants les plus inclusifs possible! Ce problème de l’éclatement, l’Allemagne tente de le régler depuis quinze ans, en vain… On leur dit de s’organiser selon le modèle protestant, en fédération, pour qu’ils puissent être reconnus et toucher des subventions, ils sont restés divisés…
Quelle solution, dès lors, préconiseriez-vous pour la Suisse?
C’est là que le chantier se complique: il faudrait créer un dialogue entre les institutions académiques suisses, les institutions académiques du monde musulman, entre les autorités suisses, fédérales et cantonales, et des personnalités représentatives des tendances dans l’islam en Suisse, y compris les fondamentalistes, et enfin, avec des représentants de gouvernements ou organisations islamiques qui, jusqu’à l’heure actuelle, financent les lieux de culte.
Pas de mosquées en cadeau
A qui pensez-vous?
Je pense aux Turcs, aux Saoudiens et à la Ligue islamique mondiale. Les autorités suisses ne vont pas faire cadeau de mosquées et de salaires d’imams…
L’Arabie saoudite n’a pas très bonne réputation…
Mais c’est un moment en or pour les autorités: l’Arabie saoudite a besoin de se racheter à l’étranger, ils sont donc demandeurs et ont les moyens de payer. La Turquie, qui veut entrer dans l’Europe, est aussi demandeuse. La conjoncture n’est-elle pas intéressante? Il ne faut pas se laisser aveugler par les passions suscitées par un voile à la Migros… La Suisse, qui jouit d’un capital de sympathie important, a une carte à jouer.
Ce modèle existe déjà en Europe?
A Rotterdam, en Hollande, des universitaires néerlandais et turcs ont créé une université islamique financée par eux dans le but de former des imams pour la communauté musulmane. J’y ai vu des étudiants d’origine turque avec un passeport hollandais! A Birmingham, des étudiants de Malaisie, d’Indonésie ou du Koweït arrivent avec une licence en études islamiques et font leur master dans une institution christiano-laïque. Et restent pour la plupart pour devenir imams ou enseignants. Intéressant, non?
Vous êtes optimiste?
Hélas, aujourd’hui, les gens sont bloqués par des peurs et des fantasmes. Il faut dépassionner le débat, sortir de la logique culturaliste de confrontation et dépasser des abcès comme le port du voile. Le dialogue naîtra de la voie étroite entre les tenants d’un islam identitaire, opposés à toute intégration, et ceux qui, en Suisse, exigent une intégration totale, quitte à devoir se dépouiller pleinement de son islam.
Cette voie existe?
Cet islam existe en Suisse, dans le silence des vies privées, pas dans les mosquées. Ce sont des musulmans qui tentent de bricoler leur propre islam dans leur chambre à coucher, soucieux d’intégrité mais aussi d’intégration.
Il faudrait aussi un initiateur. Vous-même?
Les Eglises devraient être d’accord, et nombreux sont ceux qui ont les mêmes qualifications que moi en Suisse. Mais pourquoi pas?
source: lematin.ch



