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La société du djihad

December 21st, 2004 · Commenter (Pas de commentaire)

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Une peur hante l’Europe. Depuis les attentats de Madrid et le meurtre du réalisateur hollandais Théo van Gogh, politiciens et intellectuels évoquent la présence sur le Vieux Continent de «sociétés parallèles» fondées sur un islam extrémiste, parfois violent. «Quelque chose est allé de travers», s’inquiétait le mois dernier le président allemand Horst Köhler: au nom d’une «tolérance mal comprise», les Etats européens ont laissé grandir en leur sein des forces intégristes qui rejettent viscéralement le mode de vie occidental.

IslamLe 3 janvier prochain va s’ouvrir à Paris un procès qui permettra de comprendre le fonctionnement d’une de ces «sociétés parallèles». Sur le banc des accusés: un informaticien, un assistant social, un chauffeur de car, une femme de ménage, quelques chômeurs… En tout six personnes, Arabes ou Français convertis à l’islam, qui auraient préparé un attentat contre les intérêts américains à Paris. L’acte d’accusation de 219 pages, que Le Temps s’est procuré, documente leur étonnante dérive.

En juillet 2001, les autorités de Dubaï, dans le golfe Persique, arrêtent un certain Djamel Beghal. Agé de 36 ans, il possède un passeport français dont la prolongation a été falsifiée et revient d’un long séjour en Afghanistan. Les autorités françaises, qui ouvrent une enquête sur lui le 10 septembre, le connaissent déjà. Depuis quelques années, ce prédicateur itinérant a mis sa belle allure au service d’un islam radical qui prône la violence contre les infidèles et un retour au mode de vie des premiers musulmans: pour lui, «il convenait de vivre le Coran à la lettre tel que le prophète l’avait écrit à l’origine», ont expliqué ses compagnons de route aux enquêteurs.

Le parcours de Djamel Beghal est typique des «recommençants» que le retour à la religion rend souvent plus extrêmes que les fidèles ordinaires. Il a grandi dans ces grandes banlieues autrefois communistes qui ceinturent Paris. Sa femme est Française et son casier judiciaire est vierge. Il dit être devenu pratiquant en 1994, au contact d’une confrérie de Corbeil, le groupe Dawaa et Tabligh, considéré comme fondamentaliste mais apolitique. A cette époque, selon l’acte d’accusation, «il se chargeait notamment de préparer les discours de Tarik Ramadan». L’intellectuel genevois, qui n’a jamais admis avoir rencontré ou se souvenir de Djamel Beghal, n’a pas répondu aux messages laissés par Le Temps à son domicile.

En 1998, Djamel Beghal s’installe à Leicester, bastion islamiste du nord de l’Angleterre. Il recueille des dons et des vêtements pour les Tchétchènes, distribue des sermons radicaux et devient une sorte d’assistant d’Abou Qatada, un Palestinien pour qui la guerre sainte est une obligation faite à tous les musulmans. Abou Qatada lui confie sa première mission clandestine: se rendre en Malaisie pour remettre de l’argent et un faux passeport à un contact anonyme. Puis Djamel Beghal devient son propre «patron» et voyage sans cesse. Dans une mosquée de Düsseldorf, en Allemagne, il réunit un cercle de quelques fidèles loin de la surveillance de la police française.

Entraide mutuelle

Ses adeptes viennent d’horizons très divers. Le plus convaincu est peut-être Nizar Trabelsi, un footballeur tunisien qui joue pour Fortuna, le club de Düsseldorf. Il est fasciné par «le savoir» et «l’éloquence» de Djamel Beghal. Ce dernier convertit son beau-frère, un Français d’origine antillaise venu à l’islam radical par antiracisme, et les deux fils d’un boucher de La Roche-sur-Foron (Haute-Savoie), David et Jérôme Courtailler, qui se joignent au petit cercle après avoir arrêté la drogue. Il y a aussi un jeune informaticien à la tête de bon élève, Kamel Daoudi, qui a divorcé d’une Hongroise rencontrée par Internet parce qu’elle refusait de porter le foulard. La mairie d’Athis-Mons, en banlieue parisienne, l’a renvoyé de son poste de responsable du site internet de la ville parce qu’il s’intéresse trop au djihad, la guerre sainte, et couche devant son ordinateur.

L’islamologue français Olivier Roy* a évoqué la formation de ce groupe dans son livre L’islam mondialisé. Il a observé que «plusieurs membres habitaient le même quartier que Djamel Beghal. Ce sont des born again qui pensent que personne n’est vraiment musulman sauf eux. Leur but est de reconstituer une pure société islamique, sur une base déterritorialisée. Ils créent leur petite communauté, se font leur cinéma entre copains. Ensuite, le groupe bascule et se transforme en petite secte.» Leur idéologie est un mélange du Coran interprété par Abou Qatada, de discours d’Oussama ben Laden et de propagande pour le djihad que les adeptes trouvent sur Internet.

Une entraide presque touchante s’instaure entre les membres du groupe. On s’échange des vêtements et des cartes téléphoniques. Ceux qui possèdent une voiture aident les autres à faire leurs courses. Ils s’hébergent mutuellement, vivent dans des appartements mis à disposition par des «frères» dans divers pays d’Europe. Les femmes des adeptes se réunissent entre elles. Plus tard, l’épouse de Djamel Beghal sera envoyée en Belgique pour consoler la veuve de l’un des assassins du commandant Massoud.

Pour trouver de l’argent, le groupe vit de petits boulots ou de larcins dont le produit est partiellement redistribué. Chez presque tous ses membres, les enquêteurs trouveront des machines à copier des cartes de crédits, des numéros de cartes et des faux papiers. L’un des adeptes a vécu de vols de vêtements dans le sud de la France avant de passer à la revente de cartes bleues volées. Un autre dérobe des ordinateurs dans l’entreprise où il travaille et remet l’argent ainsi gagné au beau-frère de Djamel Beghal. Toujours selon l’acte d’accusation, en octobre 2000, à Zurich, l’ancien footballeur Nizar Trabelsi change 120 000 marks allemands en dollars. D’après sa femme, la somme provenait de trafics multiples: faux documents, cartes de crédit et sans doute stupéfiants.

Le temps du sacrifice

Le passage de Nizar Trabelsi en Suisse n’est qu’une étape pour gagner le Pakistan, puis l’Afghanistan, alors eldorado des islamistes les plus durs. Djamel Beghal, puis Kamel Daoudi s’y rendent aussi. Car malgré ses efforts pour instaurer autour de lui une «société parallèle» à son goût, Djamel Beghal ne supportait plus le mode de vie occidental. Fin 1999, il avait écrit à ses parents cette carte de vœux pour le Nouvel An: «Je ne peux pas choisir le niveau bas. C’est le temps du travail pour l’islam et surtout du sacrifice. Je vous aime beaucoup, je voudrais tant vous servir mais les droits d’ALLAH passent avant. Rendez vous à El Djenna (ndlr: le paradis).» Plus tard, sa femme expliquera qu’il était à la recherche d’une «terre d’accueil pour vivre pleinement sa foi». Il considérait l’Afghanistan comme un endroit où «il fait bon vivre» et où l’on peut «venir au secours des pauvres». Avant de partir, il avait demandé à ses adeptes de garder un secret absolu sur son voyage: «Djamel Beghal avait lu un verset du Coran selon lequel quoi qu’il arrive il ne fallait rien dire aux kouffars (ndlr: infidèles) sur les projets des musulmans.»

Les enquêteurs pensent que Djamel Beghal, Nizar Trabelsi et Kamel Daoudi ont reçu l’encouragement direct d’Oussama ben Laden pour mener une opération suicide contre l’ambassade américaine de Paris. Mais, selon les déclarations de leurs amis, leur but premier était de vivre dans une société vraiment islamique. En Suisse, quand le groupe prend l’avion, hommes et femmes sont séparés selon les sexes. Chacun se dépouille ensuite de son vrai nom pour prendre un pseudonyme arabe. L’épouse de Nizar Trabelsi se retrouve dans une maison où une sorte de mère supérieure fait régner un ordre intransigeant fondé sur la charia, la loi islamique. Lorsqu’on lui annonce que son mari est parti poser une bombe en Europe, Djamel Beghal et sa femme la consolent en lui expliquant que «c’est un devoir pour tout musulman de rejoindre le paradis». Djamel Beghal, devenu un homme important dans le milieu des djihadistes afghans, lui rappelle les conditions du deuil et lui recommande même un nouveau mari.

On mesure la force de ce rêve d’islam «authentique» à la résistance que les principaux membres du groupe ont opposée à la justice depuis leurs arrestations, intervenues entre juillet et septembre 2001. Djamel Beghal et Nizar Trabelsi nient ou se taisent obstinément. Kamel Daoudi a été condamné pour avoir tenté d’étrangler un gardien de prison: «On m’a mis en cage pour que la France soit politiquement correcte dans l’ordre mondial de l’après 11 septembre, a-t-il déclaré aux enquêteurs. Je n’ai aucune confiance en votre prétendue justice. [...] Il faut des boucs émissaires et le sort a décidé que j’en fasse partie.»

L’aventure de Djamel Beghal rappelle de façon troublante celle de l’Egyptien Moustafa Choukri, qui créa un groupe appellé «société des musulmans» à la fin des années 70. L’islamologue français Gilles Kepel** a décrit son ascension et sa chute dans son livre Le prophète et pharaon. Mustafa Choukri considérait la société égyptienne comme impie, parce qu’elle reposait sur «l’adoration de l’homme par l’homme». Dans des grottes en bordure du désert, ou dans de misérables appartements du Caire, il avait organisé ses adeptes en une «petite société véritablement islamique», en révolte contre l’Etat. Après avoir pris en otage un ancien ministre, en 1977, Mustafa Choukri fut exécuté et ses adeptes arrêtés.

Le combat des jeunes Français rassemblés autour de Djamel Beghal n’était pas moins désespéré que le sien. Mais la dynamique de rupture et de rejet qui les conduira le mois prochain au tribunal peut se reproduire, estime Olivier Roy: «Il n’y a pas besoin de Ben Laden pour que naissent de tels réseaux. Des groupes comme celui-ci, il y en a beaucoup, et une partie d’entre eux passera à l’acte terroriste.»

* Olivier Roy, L’islam mondialisé, Paris, Seuil, 2002, 210 pages.

** Gilles Kepel, Le prophète et pharaon, Paris, Seuil, 1993.

source: letemps.ch

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Tags: Europe · Général · Société