Un document confidentiel évoque la présence en Suisse de trois «réseaux de soutien» à Al-Qaida, dont celui de l’islamiste jordanien. Auteur d’enlèvements et d’attentats sanglants, il utilisait une carte téléphonique suisse. Elle a permis de le repérer en Syrie juste avant la guerre en Irak
Les autorités fédérales ont ajouté un nom important à la liste déjà longue des chefs d’Al-Qaida qui font l’objet d’enquêtes en Suisse: celui d’Abou Moussab Al-Zarqaoui, le terroriste jordanien actif en Irak, où il s’est taillé une réputation sanglante à coups de décapitation d’otages et d’attentats meurtriers. Selon nos informations, l’analyse d’une carte téléphonique Swisscom qu’il a utilisée au moins jusqu’au début 2003 a permis de découvrir des ramifications de son groupe dans plus de vingt pays, de Hongkong au Chili en passant par la Suisse.
Le terroriste le plus recherché d’Irak est mentionné dans un document confidentiel de l’Office fédéral de la police dont le contenu a été porté à la connaissance du Temps. Datant probablement du printemps 2003 et rédigé en anglais, il résume les contributions de la Suisse à la «guerre contre la terreur» (sic). Il évoque notamment l’existence de «trois réseaux de soutien liés à Al-Qaida et ayant des ramifications dans plusieurs villes en Suisse». Un seul de ces réseaux avait été mentionné publiquement jusqu’ici, après l’arrestation en janvier 2004 de plusieurs personnes accusées de liens avec le terrorisme islamiste.
Selon les policiers fédéraux, Abou Moussab Al-Zarqaoui a utilisé une carte téléphonique «Swisscom easy roam» pour communiquer avec ses partisans, ce qui a permis de retracer en partie ses contacts en Europe, en Asie et en Amérique latine. Une source suisse bien informée explique que l’examen des communications du terroriste jordanien montre qu’il se trouvait en Syrie peu avant le déclenchement de la guerre en Irak. En février 2003, lors de son fameux discours devant le Conseil de sécurité, le secrétaire d’Etat américain Colin Powell avait prétendu qu’Abou Moussab Al-Zarqaoui était en Irak, et n’avait pas évoqué sa présence en Syrie.
Quatre chefs d’Al-Qaida clients de Swisscom
D’autres chefs d’Al-Qaida partageaient ce que les enquêteurs appellent un «amour immodéré» pour les cartes «easy roam» de Swisscom: le cerveau de l’attentat d’octobre 2000 contre le navire américain USS Cole, Abdul Rahim Al-Nashiri, arrêté en 2002 aux Emirats arabes unis et récemment condamné à mort au Yémen; un Saoudien proche d’Oussama ben Laden, Abou Zoubayr al Haili, arrêté en 2002 au Maroc où il est accusé d’avoir préparé des attentats contre les intérêts occidentaux; et Khaled Cheikh Mohammed, le concepteur des attentats du 11 septembre, qui a été capturé au Pakistan en mars 2003.
Christian Neuhaus, le porte-parole de Swisscom, précise que l’entreprise a vendu des cartes «easy roam» d’avril 1999 à novembre 2003: elles permettaient de téléphoner à l’étranger en utilisant d’autres réseaux que celui de Swisscom. A cette époque, les utilisateurs n’avaient pas besoin de donner leur identité. Cet anonymat aura complètement disparu à la fin de ce mois, selon le porte-parole: «Nous sommes en train d’envoyer les derniers SMS aux gens qui ne se sont pas identifiés. S’ils ne se manifestent pas, leurs cartes seront bloquées.»
La note de l’Office fédéral de la police ne précise pas où les terroristes ont acheté leurs cartes Swisscom. Mais en mars dernier, un document du Ministère public de la Confédération (MPC) mentionnait deux sociétés suisses en relation avec l’acquisition de cartes téléphoniques par Khaled Cheikh Mohammed, considéré avant son arrestation comme le numéro trois d’Al-Qaida. Le MPC s’est refusé à tout commentaire concernant d’éventuelles enquêtes à ce sujet.
La synthèse sur la contribution suisse à la lutte contre Al-Qaida contient des appréciations politiques assez inhabituelles pour un document de ce type. Elle relève qu’au lendemain du 11 septembre 2001, «certains politiciens» et la majorité de la population pensaient «à tort» que la Suisse n’était concernée que très marginalement par la menace terroriste. En fait, selon le document, l’organisation d’Oussama ben Laden a utilisé «notre territoire, nos banques et nos systèmes de communication»; elle a trouvé en Suisse «des moyens et du potentiel». Au printemps dernier, devant la Commission de sécurité du Conseil des Etats, le procureur fédéral Claude Nicati avait dressé un constat similaire. Pour certains parlementaires, ce fut une surprise désagréable: «La Suisse faisait figure de base de repli idéale et nous l’ignorions», explique Michel Béguelin (PS/VD). Même le ministre de la Justice, Christoph Blocher, pour qui la neutralité protège la Suisse du terrorisme «dans une certaine mesure», semble partager cette analyse: «Nous sommes dans la zone dangereuse, déclarait-il dans un discours en mai dernier, et nous devons nous préparer en conséquence.»
source: letemps.ch


