Halliburton apprend au prix fort que la guerre d’Irak n’est pas bonne pour les affaires

L’entreprise que Dick Cheney dirigeait avant de devenir vice-président a décidé de se débarrasser de sa filiale engagée en Irak: trop encombrante. Les privilèges dont le géant de Houston aurait bénéficié sont devenus un argument massue dans la campagne de John Kerry. KBR dénonce ces «attaques vicieuses».
La guerre est bonne pour les affaires. C’est ce qu’on croit au café du commerce. Encore faut-il que la guerre soit bonne. Halliburton, dont le nom est devenu synonyme de profiteur de guerre dans l’Amérique préélectorale, apprend à ses dépens que l’aventure irakienne n’est pas exactement profitable. C’est plutôt un désastre. A tel point que le géant de Houston, dont le patron de 1995 à 2000 s’appelait Dick Cheney, a annoncé jeudi son intention de vendre ou de se séparer d’une autre manière de Kellogg Brown & Root (KBR), son unité engagée au Koweït et en Irak: 30 000 personnes chargées d’exécuter les juteux contrats du Pentagone dans les services pétroliers et le soutien logistique à l’armée d’occupation. Car KBR accumule les problèmes et les pertes (277 millions de dollars au second trimestre), mais lie surtout l’ensemble de l’entreprise à la guerre, et plombe l’action de Halliburton en Bourse. David Lesar, le successeur de Cheney, après avoir cherché en vain à corriger cette poisseuse image irakienne, préfère trancher dans le vif.
Affairisme guerrier
Quand la Maison-Blanche préparait sa guerre, dont l’avocat le plus bruyant était le vice-président, un premier contrat secret, sans appel d’offres, avait été accordé à KBR en automne 2002. Il a ensuite été développé, corrigé, divisé pour tenir compte des critiques. Mais, en gros, le gâteau est de 12 milliards de dollars. Dans un premier temps, il s’agissait de préserver et de relancer les installations pétrolières; puis d’organiser, parallèlement, le ravitaillement et l’entretien de l’armée, l’autre spécialité de KBR.
L’existence du contrat secret a été révélée en mars 2003, peu après le début de la guerre. Aussitôt, les démocrates se sont déchaînés: Dick Cheney avait assuré, de manière quasi mafieuse, disaient-ils, l’engraissement de son ex-entreprise sur le sacrifice des GI. Le vice-président – qui fut par ailleurs ministre de la Défense – a toujours nié toute intervention. Il est vrai que KBR est depuis longtemps le fournisseur de services attitré de l’armée.
Depuis une année et demie, la dénonciation de l’affairisme guerrier par les élus démocrates et le camp de l’anti-guerre n’a jamais cessé. Et elle s’est étendue. Des enquêtes ont été ouvertes sur la surfacturation du pétrole que KBR a dû importer du Koweït en Irak, et sur le prix abusif des repas dans les cantines des soldats. La Securities and Exchange Commission (SEC) a infligé à l’entreprise une amende de 7,5 millions de dollars en raison de ses pratiques comptables opaques. Et le sang s’est mêlé aux dollars: près d’une cinquantaine d’employés de KBR ont été tués en Irak. Aujourd’hui, Halliburton est devenu un mot code incendiaire dans les clips télévisés de John Kerry.
David Lesar pense que ces «attaques vicieuses» prendront fin dès que l’élection du 2 novembre aura eu lieu. «Les employés ne méritent pas de voir leurs jobs menacés pour des motifs politiques», s’est-il exclamé jeudi. Mais, pour Halliburton, le mal est fait. La mauvaise réputation irakienne est indélébile. Les investisseurs se bouchent le nez et vont voir chez les concurrents, Schlumberger ou BJ Services.
D’autant plus que KBR traîne derrière elle d’autres casseroles que celles de la guerre, dont on parlerait moins s’il ne s’agissait pas de Halliburton. L’une d’elles touche de près la Suisse. Un consortium dans lequel KBR occupe une place centrale est accusé d’avoir versé d’énormes pots-de-vin, en particulier sur des comptes suisses, pour décrocher le contrat d’une unité de liquéfaction du gaz au Nigeria. La SEC, là aussi, enquête. La filiale de Halliburton se dépêtre encore d’un gros chantier offshore foireux au Brésil, Barracuda-Caratinga, qui lui a déjà coûté 750 millions de dollars. Enfin, depuis l’époque Cheney, KBR fait face à des procès en cascade liés à l’amiante.
Mais ça, ce sont des risques industriels normaux. ABB, sur le dossier de l’amiante, est finalement aux Etats-Unis à la même enseigne que KBR. Ce que l’entreprise de Houston a en plus, c’est le boulet de la guerre, aussi handicapant que le nom de son ancien patron. David Lesar espère remonter la pente en coupant sa branche irakienne. Mais restera le nom, si lourd à porter: Halliburton. Pourquoi ne pas en changer. Finalement, KBR, c’est plus discret…
source: letemps.ch



