Son combat pour une Suisse autoritaire et corporatiste
Nostalgique du passé aristocratique de la Suisse et ennemi farouche du radicalisme qui a détruit l’Helvétie mythique de l’Ancien Régime, Gonzague de Reynold sera, à l’approche de la Deuxième Guerre mondiale, parmi les premiers à réclamer un alignement sur les valeurs nouvelles qui semblent s’emparer du destin de l’Europe. Mais il adaptera toujours ses valeurs conservatrices aux circonstances du temps.
A partir des années 70 du XIXe siècle s’affirme l’hégémonie du capitalisme. De plus en plus financier, il ravage la société occidentale et place la classe bourgeoise dans une position difficile. Alors que celle-ci s’était battue pour son émancipation en dotant l’ordre constitutionnel de droits fondamentaux et économiques, elle est accusée maintenant d’avoir trahi ses idéaux originels et de s’être agenouillée devant l’idole matérialiste, servie par une nouvelle aristocratie de l’argent. En Suisse, les radicaux, présents à tous les leviers du pouvoir fédéral, sont assis sur le banc des condamnés, pour s’être inféodés au capital.
Pourtant, les fondateurs de la Suisse moderne tentent par tous les moyens de sauvegarder la cohésion de la société helvétique, si diverse, si pleine de contrastes. Tout en esquissant les fondements de l’Etat providence, avec les premières lois sociales, ils ne peuvent cependant empêcher leur aile gauche de coaliser les classes ouvrières sous les auspices internationalistes et égalitaires du Parti socialiste, fondé, au niveau suisse, en 1888. De même, l’aile droite du radicalisme ne se satisfait plus de la dérive présumée du parti vers les eaux douteuses du capitalisme financier, une dérive jalonnée, selon elle, de concessions aux mouvements ouvriers.
Réunie derrière le monde paysan qui se sent abandonné par les radicaux, cette aile droite se détache à son tour du parti et, sensible au discours de plus en plus nationaliste qui se propage à ce moment, va constituer un bloc à part, proche des conservateurs protestants. Elle puisera dans le même terreau idéologique que le conservatisme catholique, dont une large frange n’avait pas vraiment digéré l’adhésion du parti conservateur aux valeurs des vainqueurs du Sonderbund. En acceptant l’invitation des radicaux à entrer au Conseil fédéral en 1891, les catholiques s’étaient certes réconciliés avec leurs ennemis d’hier, sous la menace croissante du socialisme. Mais les cicatrices étaient encore vives.
C’est dans cette ambiance intellectuelle que grandit le jeune Gonzague de Reynold, né en 1870 à Fribourg. Imbu des préjugés de son milieu, du passé glorieusement aristocratique de ses ancêtres au service de la France, il développe une haine de la Suisse des radicaux, de cette Suisse moderne qui a détruit l’Helvétie mythique de l’Ancien Régime. Cette modernité, encrassée dans une médiocrité indélébile, il la déteste à travers toutes ses expressions, le triomphe mercantile de la bourgeoisie, les velléités révolutionnaires du socialisme, le parlementarisme décadent.
Son admiration, il la voue à Maurras et Barrès, et ses efforts, il les consacre à la littérature romande, avec Ramuz, de Traz et les frères Cingria, dès 1904. Car de Reynold est un artiste et ses premières tentatives d’écriture dévoilent ses talents littéraires. Mais, politiquement, il emprunte bientôt une autre voie. Il ne compte pas se soumettre à un maurrassisme intransigeant: contrairement à ses camarades de lutte, il ne veut sacrifier son attachement à la catholicité sur l’autel de l’athéisme du Français. Son monarchisme n’est pas intégral et ne supplée pas sa vénération de la patrie suisse, qu’il juge profondément et authentiquement catholique.
Dès 1910, il fréquente les milieux de droite, oscillant souvent entre xénophobie et nationalisme, qu’il nourrit avec la Nouvelle société helvétique, et ébauche les grandes lignes de sa doctrine politique, articulée autour d’un pouvoir autoritaire. En même temps, il soutient l’effort de guerre de la Suisse et multiplie conférences et brochures dévouées à regonfler le patriotisme des soldats. Il compose même un grand drame national, qui ne sera joué que bien des années plus tard. Il donnera des contours plus précis à sa doctrine politique au lendemain du conflit mondial.
A l’amorce d’une entre-deux-guerres riche en remises en question, apeuré par le péril bolchevique et toujours rebuté par les faux mirages du libéralisme et ses illusions parlementaires, il choisit le camp du corporatisme. Conçu au sein du christianisme social à la fin du XIXe siècle, le corporatisme ambitionne d’harmoniser le travail et le capital au-delà de la mystification capitaliste et des rites politiques pervertis de la bourgeoisie. Sa volonté de souder christianisme et pratique politique bute cependant sur l’absence du modèle du pouvoir fort dont de Reynold rêve. Ce modèle, il finira par le trouver, en dehors des frontières nationales: ce sera Mussolini.
Il est vrai que le Fribourgeois, en avouant son émerveillement devant le labeur du Duce, qu’il rencontrera à six reprises, ne fait pas acte d’originalité. Nombre de leaders de la droite bourgeoise se déclarent impressionnés par les progrès accomplis par l’Italie fasciste. Mais tandis que ces personnalités, radicales ou libérales, se détachent rapidement d’un autoritarisme que fondamentalement ils réprouvent, de Reynold ne cesse de louer les vertus du dictateur italien. Son enthousiasme pour lui aurait pu le pousser dans les bras du fascisme suisse: il se contentera d’entretenir des relations suivies avec plusieurs de ses chefs, trop centralisateurs à son goût. Son nationalisme s’assouplit en parallèle et de Reynold s’engage avec force pour la Société des Nations, pour laquelle il collaborera.
Son combat, il le mène surtout la plume à la main. Et la besogne est d’importance. Il s’agit de réécrire l’histoire de la Suisse en l’extrayant du cadre historiographique dessiné par les radicaux, de recomposer les mythes fondateurs de la patrie hors des canons démocratiques dont on les a affublés. Il faut à tout prix rompre avec une histoire qui fait la part belle aux radicaux et a érigé ces derniers en héritiers authentiques des valeurs ancestrales de l’Helvétie héroïque.
La vérité réside dans le passé aristocratique de la Suisse, dans une constitution organisée autour de Dieu, des seigneurs et des communes, dépositaires des principes qui lui ont permis de se hisser au rang qu’elle occupe aujourd’hui. C’est ce à quoi s’emploiera un ouvrage qui défraiera la chronique: La démocratie et la Suisse, paru en 1929. Le leitmotiv du livre est limpide: la Suisse éternelle n’est pas née en 1848, mais s’arrime à un passé plus prestigieux, hélas confisqué par les radicaux.
Pour celui qui enseigne à l’Université de Berne, mais souffre du climat radical qui règne dans la capitale, une seule issue s’offre à la Suisse, menacée de dégénérescence depuis son irruption malheureuse dans l’ère démocratique. Son idéal se love dans l’émergence d’un Etat chrétien, structuré sous la forme d’un Etat corporatiste placé sous la conduite d’un chef disposant d’une autorité incontestée, un landammann. Il s’entiche alors d’un nouveau modèle. Non que son admiration pour Mussolini ait diminué, mais la référence de l’Etat chrétien, autoritaire et non totalitaire dont il rêve, il la repère désormais au Portugal. Dès 1935, c’est en Salazar qu’il aperçoit celui qui pourra symboliser la régénération européenne.
Pour son pays, il désire confier la conduite du gouvernement au conseiller fédéral conservateur, le Zougois Philipp Etter, connu pour son intérêt soutenu pour les thèses autoritaires et corporatistes. L’idée n’est pas non plus nouvelle, ni confinée dans les cercles de la droite la plus extrême. Certains chefs radicaux vaudois, par exemple, se mettent eux aussi à fantasmer une Suisse nantie d’un pouvoir autoritaire au milieu du désastre européen des années 1930 et 40. Une refonte de l’organe parlementaire, l’instauration d’un landammann excitent l’imagination de bourgeois désarçonnés par une évolution qu’ils ne comprennent plus. Mais de Reynold va bien entendu plus loin.
La Suisse nouvelle à laquelle il aspire, il ne souhaite pas la modeler seulement par une adhésion inconditionnelle à une autorité supérieure, incarnation de la nation dans sa vérité extatique. A l’approche de la Deuxième Guerre mondiale, il est parmi les premiers à réclamer un alignement sur les valeurs nouvelles qui semblent s’emparer du destin de l’Europe. Il ne doute pas que le régime parlementaire vit ses dernières heures, dans des convulsions qu’il pressent pitoyables, à l’image du système qui régit la Suisse depuis 1848. Il se tient dès lors à la disposition de son pays, dès 1938, pour constituer un gouvernement de régénération nationale, lorsqu’il s’agira de reconstruire un régime adapté aux temps nouveaux. Son attente sera vaine; il ne sera jamais appelé à gouverner. Il s’engagera néanmoins pour l’indépendance de la Suisse, notamment en multipliant les contacts avec la Ligue du Gothard.
Son heure de gloire est désormais passée. Dès la fin des hostilités, l’aristocrate fier de son titre de comte ne jouera plus un rôle majeur dans l’édification d’une pensée conservatrice comme substitut possible à un régime qui a fini par survivre, d’abord, puis par vaincre, après une longue guerre. De Reynold, professeur à l’Université de Fribourg dès sa fondation, ne modifiera toutefois pas ses principes. Son conservatisme intransigeant ne faiblira jamais, même si son nationalisme saura s’adapter aux contraintes du moment. Fidèle à son esprit conservateur, il ne voit pas l’avenir à travers un combat réactionnaire perdu d’avance, mais dans le mariage de ses valeurs conservatrices avec les circonstances du temps.
Comme après 1918, où il avait accueilli avec bienveillance la Société des Nations, il perçoit dans l’Europe en formation, dans la perspective catholique qui fut toujours la sienne, un rempart à la fois contre le communisme et contre l’américanisme, omniprésent durant l’après-guerre. Fidèle à une Eglise en adéquation avec ses convictions autoritaires, il déplore les réformes que propose Vatican II et, arc-bouté dans un conservatisme teinté d’absolu, il figure parmi les premiers partisans de l’écologie, qui prend place dans le discours politique dans les années 1960.
Son refus de l’industrialisme, du capitalisme, de l’avènement de l’homme contre les traditions ancrées dans une nature matrice de l’histoire des peuples, il le reporte dans son combat écologiste, un combat alors de pionnier. C’est aussi le dernier combat de celui qui mourra en 1970, à la veille d’une nouvelle crise de la société occidentale.
Olivier Meuwly
source: letemps.ch



