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Comment les millions d’un cheikh saoudien ont financé l’islam radical depuis Genève

December 11th, 2004 · Commenter (Pas de commentaire)

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ENQUETE. La police et la justice suisses tentent depuis plus de trois ans de prouver que Yassin Kadi a utilisé ses comptes dans des banques suisses pour soutenir Al-Qaida. «Le Temps» a reconstitué les éléments saillants de ce dossier sensible, que Washington suit de très près.

Yassin Kadi, un Saoudien de 49 ans, a-t-il financé Al-Qaida? C’est ce qu’affirme le Ministère public de la Confédération, qui promettait en juin de boucler très vite l’enquête qu’il mène sur lui depuis trois ans. Six mois plus tard, ce n’est toujours pas fait, et les avocats de Yassin Kadi, Marc Bonnant, Maurice Turettini et Carlo Lombardini, estiment que les investigations n’ont pu identifier aucun élément à charge contre lui. Les recherches du Temps montrent pourtant que ce dossier sensible est loin d’être vide. «Kadi a la mauvaise habitude d’être au mauvais endroit, au mauvais moment, avec les mauvaises personnes», confiait un enquêteur au début de la procédure.

En octobre 2001, les Etats-Unis ont désigné Yassin Kadi comme terroriste présumé et demandé le gel de sa fortune dans le monde entier. Les enquêteurs américains ont ensuite passé au peigne fin toutes ses activités. Ils ont ainsi constaté que le Saoudien a investi dans d’innombrables sociétés, dont les suisses Roche (qui lui a versé environ 1,7 million de francs de dividendes) ou Alusuisse (400 000 francs), à l’époque où Christoph Blocher en était le vice-président, entre 1999 et 2000.

Le porte-parole du ministre n’a pas fait de commentaire à ce sujet, mais il est clair qu’Alusuisse, comme les autres entreprises, ignorait tout des destinataires de ses dividendes. Seules les banques de Yassin Kadi – en Suisse, UBS et la genevoise Faisal Finances – connaissaient l’identité de cet actionnaire un peu spécial. L’épisode illustre néanmoins le paradoxe de cette enquête: Yassin Kadi, gendre d’un ancien ministre saoudien des Finances et praticien avisé des marchés financiers occidentaux, n’a pas le profil fanatique et fruste du suspect habituel dans les affaires de terrorisme.

Dès novembre 2001, les Etats-Unis ont fourni aux autorités suisses des renseignements visant à maintenir le blocage des fonds – plus de 20 millions de francs – placés par Yassin Kadi dans des banques helvétiques. Une lettre du Département américain du Trésor au procureur fédéral Claude Nicati affirme ainsi que «M. Kadi a une longue histoire de financement et d’aide aux activités terroristes [...], souvent à travers des organisations charitables et des entreprises apparemment légitimes». Selon le document, ses comptes chez Faisal Finances à Genève lui auraient permis de verser, en 1991 et 1992, plus de 1,6 million de dollars à des membres du groupe palestinien Hamas aux Etats-Unis.

Visites chez Ben Laden

Plus tard, Washington a accusé Yassin Kadi d’avoir été le gestionnaire financier d’Oussama ben Laden. Dans une lettre adressée aux Suisses et datée du 2 juin dernier, le FBI affirme, en se basant sur une source anonyme, que Yassin Kadi a été vu plusieurs fois dans la maison du chef terroriste il y a une dizaine d’années, lorsque ce dernier résidait au Soudan. Selon la source, le Saoudien ne serait pas membre d’Al-Qaida, mais il soutiendrait le Djihad des islamistes contre l’Occident. Les défenseurs de Yassin Kadi ne font pas grand cas de ces allégations: «M. Nicati reçoit des documents des autorités américaines qui mettent en cause notre client, mais il n’y a pas un fait, pas une date, pas une preuve», estime Marc Bonnant.

L’examen des comptes suisses de Yassin Kadi a quand même révélé que celui-ci a versé, entre 1990 et 2000, plus de 10 millions de dollars à la banque soudanaise Al-Shamal depuis ses comptes genevois. Or, Al-Shamal a été utilisée à plusieurs reprises par des membres d’Al-Qaida et Oussama ben Laden lui-même. Devant les enquêteurs américains, Yassin Qadi a affirmé que ces transferts étaient destinés à des investissements commerciaux, et qu’il ignorait tout d’éventuelles relations entre la banque soudanaise et Al-Qaida.

Toujours depuis Genève, Yassin Kadi a versé, en 1998, 1,25 million de dollars à l’un de ses amis, Wa’il Julaidan, considéré comme un membre fondateur d’Al-Qaida. L’argent était destiné à construire des logements pour étudiants à l’Université Al Iman de Saana, au Yémen. L’inspirateur de ce projet est un islamiste radical, Abdul Majid Zindani, qui a organisé l’envoi de milliers de volontaires en Afghanistan à l’époque de la guerre contre les Soviétiques.

Deux aspects de cette transaction intéressent les enquêteurs suisses. Wa’il Julaidan, dont l’oncle possède une résidence près de Montreux, a touché une commission de quelque 100 000 dollars. Ensuite, la société chargée de construire les logements, Maram, a été créée en 1996 par un membre d’Al-Qaida, Mahmoud Mamdouh Salim, aujourd’hui détenu aux Etats-Unis. L’année suivante, celui-ci a vendu la société à Wa’il Julaidan, mais les enquêteurs pensent qu’il a continué à diriger Maram jusqu’à son arrestation, en 1998.

Le 3 mai dernier, Claude Nicati et un enquêteur de la Police judiciaire fédérale ont interrogé Wa’il Julaidan à Riyad, la capitale saoudienne. Il a affirmé ne plus avoir vu Oussama ben Laden depuis 1993 et leur a expliqué que, pour lui, Mahmoud Mamdouh Salim était un «beau récitant du Coran» et le cheikh Zindani un penseur «très attractif du point de vue intellectuel». Les Suisses lui ont montré des photos où l’on reconnaît Yassin Kadi lors de l’un de ses nombreux voyages en Afghanistan, au début des années 90. Parmi ses compagnons se trouve un jeune homme à la barbe courte et au regard sombre, Mahmoud Mehdi: ce Syrien serait, selon les enquêteurs, un membre d’Al-Qaida, responsable de l’enlèvement de plusieurs Occidentaux au Cachemire dans les années 90.

Malgré cela, Yassin Kadi est toujours libre de ses mouvements en Arabie saoudite. Surtout, aucune procédure pénale n’a été ouverte contre lui aux Etats-Unis. En Suisse, selon la porte-parole du MPC, Andrea Sadecky, le dossier pourrait être transmis à un juge d’instruction au début de l’an prochain, ce qui marquerait la fin de l’enquête préliminaire. Yassin Kadi, lui, espère que l’affaire va être rapidement classée. «Trois ans après le début de la procédure, estime une source officielle suisse, il est temps de prendre une décision.»

source: letemps.ch

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Tags: Général · Suisse