Altermedia Suisse
Altermedia Suisse: En ces temps d’imposture universelle, dire la vérité est un acte révolutionnaire (G. Orwell)
fraternite francaise

Kosovo, 5 ans après le retrait des troupes serbes de la province

June 22nd, 2004 · Commenter (Pas de commentaire)

Email This Post Print This Post

Les radicaux albanais demandent le départ de l’ONU

Carte

Les slogans peints en lettres rouges sur les banderoles sont plutôt bien vus. «Nous sommes derrière des barreaux.» «Solana, rendez-nous notre pays.» Ou encore: «La 1244 nuit sérieusement à la santé.» Il y a quelques années, ils manifestaient contre la répression des forces serbes au Kosovo. Le 12 juin, cinq ans jour pour jour après le vote de la résolution 1244 de l’ONU, qui accordait une «autonomie substantielle» à la province débarrassée des troupes serbes par l’Otan, les jeunes Kosovars sont descendus dans la rue pour réclamer le départ de l’ONU.

Craignant un nouveau dérapage après les émeutes du mois de mars, les troupes de l’Otan avaient bouclé le quartier. Les terrasses du centre-ville avaient été vidées de leurs clients. Et un cordon de police antiémeutes protégeait les bâtiments de l’ONU. La manifestation a finalement été pacifique et bon enfant, émaillée de coups de sifflets et de cartons rouges brandis au nez des soldats de la Kfor. Mais sa force symbolique n’aura pas échappé aux responsables de l’Unmik, la mission des Nations unies au Kosovo.

«Nous manifesterons désormais jusqu’au retrait de la 1244. Jusqu’à ce que nous obtenions l’indépendance du Kosovo. Jusqu’à ce qu’on nous écoute enfin», martèle Arbin Kurti. Ancien leader étudiant, dont la longue chevelure se repérait toujours en tête des manifestations contre les Serbes dans les années 90, emprisonné par Belgrade pendant les frappes de l’Otan, le chef du KAN (Kosovo Action Network) réclame aujourd’hui «le départ de l’ONU», considérée comme le dernier obstacle à l’indépendance de la province.

Cinq ans après le départ des forces serbes, l’espoir a cédé la place à la désillusion et à la colère au Kosovo. En gelant le statut de la province pendant cinq ans, la communauté internationale avait parié sur le pourrissement de la situation, espérant que l’avènement d’un pouvoir «normal» et démocrate à Belgrade convaincrait les Albanais du Kosovo de réintégrer le giron serbe. Il s’est passé exactement le contraire: le retour des nationalistes en Serbie et la radicalisation des Kosovars, plus déterminés que jamais à obtenir leur indépendance.

La jeunesse était au premier rang des émeutes antiserbes du mois de mars, qui ont révélé la faiblesse des institutions, le gouvernement kosovar et les Nations unies, qui administrent la province depuis cinq ans. «Les enfants de la guerre sont gouvernés par deux pouvoirs légitimes. Le local qui n’a pas de compétences pour bâtir l’avenir et l’institution internationale qui n’a pas la volonté de construire cet avenir. L’Unmik est un dinosaure avec un énorme corps de 54 Etats et une toute petite tête, incapable de bouger son corps. Les jeunes se rebellent contre la prise en otage du statut du Kosovo, destinée à maintenir, de façon artificielle, un Kosovo multiethnique qui n’existe que dans les imaginations», résume Halil Matoshi, analyste et rédacteur en chef de l’hebdomadaire Zeri.

Dans les montagnes, une nouvelle guérilla, l’ANA, menace de reprendre les armes. Le Mouvement national pour la libération du Kosovo (LKCK), un petit parti politique ultraradical qui prône la Grande Albanie, s’impose dans les manifestations. Les facs sont en ébullition. «Les jeunes ont l’impression que c’est leur dernière chance d’obtenir leur Etat. Ils sont prêts à utiliser la force, qui avait si bien marché en 1999. Cette nouvelle génération, qui nous est inconnue, veut forcer son destin», poursuit Halil Matoshi.

Le syndicat étudiant de Pristina a participé aux manifestations de mars. Seidi Xhodja, l’un de ses leaders, explique pourquoi: «Nos diplômes ne servent à rien puisqu’il n’y a pas d’emploi au Kosovo. Le processus de privatisation est trop lent. Cinq ans après la guerre, il y a toujours des coupures d’électricité. Alors, les jeunes qui ne quittent pas le pays n’ont d’autre choix que de se radicaliser. Le Kosovo doit être indépendant pour s’autogérer.»

Même colère chez les anciens de l’UCK, la guérilla kosovare qui, grâce à l’Otan, a bouté les forces serbes hors du Kosovo. Dans son bureau des vétérans de l’UCK, Faik Fazliu feuillette un livre de photos des sévices infligés par les forces serbes aux Albanais avant la guerre. «Nous avons combattu pour que le Kosovo soit libre. Mais il est gouverné par les Nations unies. Les anciens de l’UCK, qui se sont battus contre la tyrannie de Belgrade au fond des prisons serbes, subissent aujourd’hui le même sort de la part de l’Unmik. On arrête les combattants de la liberté», s’emporte-t-il.

Nourris par la jeunesse, les déçus de l’après-guerre et les anciens combattants de l’UCK, les nouveaux groupes radicaux échappent à l’influence des partis politiques traditionnels, décrédibilisés. Les ex-leaders de l’UCK qui participent au gouvernement se voient reprocher leur enrichissement et leur indifférence au sort des anciens combattants. «Les émeutes de mars sont le résultat de la paresse et de l’inaction des institutions, kosovare et onusienne. Les leaders de l’UCK ont trahi les combattants, ils ne pensent qu’à l’argent et au pouvoir. Les autres gaspillent les fonds qui nous sont offerts pour la première fois pour bâtir notre Etat. Quant à l’ONU, elle a complètement échoué», dénonce Dardan Islami, le jeune animateur populaire d’une radio kosovare.

Il ne craint pas une nouvelle guerre entre Serbes et Albanais. «Nous sommes tous épuisés. Les Serbes et les Albanais n’ont plus assez de ressources pour se battre.» Mais il redoute une dérive du Kosovo. «Si on ne construit pas des écoles aujourd’hui, on construira des prisons demain. L’intégration à l’Union européenne n’est pas une formalité, il faut la préparer si nous ne voulons pas passer à côté de l’histoire.» Fatmir Humolli, le président ultraradical du LKCK, prédit, lui, de nouvelles violences. «Le peuple kosovar a perdu ses illusions. Il a compris que ceux qui sont venus hier libérer le Kosovo le maintiennent aujourd’hui enchaîné. La paix n’est qu’une illusion

Occupée ailleurs en Irak ou au Proche-Orient, freinée par la bureaucratie onusienne et les dissensions entre l’Europe et les Etats-Unis, la communauté internationale hésite. Refuser l’indépendance au Kosovo mènerait à un nouvel embrasement de la province. Lui accorder sa liberté, contre la volonté de Belgrade, risquerait d’entraîner une nouvelle désagrégation de la région, la sécession du Monténégro, de la Republika Srpska, l’éclatement de la Macédoine. Mais depuis le mois de mars, le statu quo n’est plus tenable.

Pristina : de notre envoyée spéciale Isabelle Lasserre
[22 juin 2004]
source: figaro.fr

1 Star2 Stars3 Stars4 Stars5 Stars (No Ratings Yet)
Loading ... Loading ...
Share/Save/Bookmark



Tags: Europe