Histoire parallèle de deux processus d’autodestruction
Si l’Histoire comparative est souvent périlleuse, elle reste néanmoins tentante pour analyser certains phénomènes similaires, à l’échelle des civilisations, dans la longue durée. C’est ainsi qu’on ne peut manquer d’être frappé par le parallélisme – au moins apparent – entre l’autodestruction guerrière des cités grecques aux Vème et IVème siècles et celle des nations européennes dans les conflits “mondiaux” du XXème siècle, puis de l’anéantissement politique de ces deux grands apogées de civilisation.

Les cités hellènes sont sorties de l’histoire, au profit de la Macédoine puis de l’empire romain ; l’Europe aujourd’hui encoure le même péril. Subira-t-elle le même sort ? Les mêmes effets ont-ils des causes identiques ? Ce n’est pas aussi simple qu’il n’y paraît, bien que la guerre, mère de toutes choses, tienne dans les deux cas un rôle déterminant. Analyse comparée de deux processus.
L’Iliade, que d’aucuns considèrent, à l’instar de Dominique Venner, comme l’oeuvre fondatrice de l’identité européenne, nous renseigne sur la première grande guerre connue du monde grec : celle de la coalition des Achéens contre la ville de Troie. “Ecrit” vers 750 avant JC, ce long poème épique, fruit d’une vieille tradition, narre un conflit très antérieur puisqu’il eut lieu au XIIIème siècle. Cependant, il nous apprend plus sur l’évolution du monde hellénique à la sortie des ”âges obscurs” que sur l’époque mycénienne, censée lui servir de cadre.
On y découvre une société encore régie par les valeurs aristocratiques, celles des “rois”, fiers et libres, pour qui la bravoure et la gloire individuelles valent plus que toute autre chose. La guerre est alors affaire de défis et duels entre héros (Hector contre Patrocle, Achille contre Hector), qui veulent avant tout laisser une trace de leurs prouesses. C’est d’ailleurs exactement le discours d’Hector au chant XXI, qui fait face à la mort en ces termes : “Maintenant voici près de moi la mort ; elle n’est plus loin […] Pourtant, ne périssons pas sans courage, ni sans gloire, mais après quelque grand exploit, qui passe même à la postérité.”
Cette exaltation “archaïque” de l’individualisme héroïque se retrouve précisément dans la mythologie celtique (Cuchulainn) puis dans l’esprit de la chevalerie médiévale, idéalisé par le Roman de la Table Ronde de Chrétien de Troyes. Le chevalier peut, tout comme le prince achéen, être lié par serment à son suzerain (Achille à Agamemnon ou Lancelot à Arthur), il n’en reste pas moins que son propre accomplissement personnel, son honneur en général et l’étalage de ses vertus guerrières en particulier, passent toute autre considération. Dans les deux cas, la dimension religieuse imprègne directement le héros, qu’il soit le bras de la colère de Zeus ou l’instrument de la justice divine.
La fin de l’ère aristocratique et politisation de la guerre
Cependant, Homère laisse déjà apparaître dans son oeuvre que ce modèle militaire est en voie d’obsolescence. A plusieurs reprises, il nous décrit les guerriers “groupés comme un mur”, allusion évidente à la phalange, qui fera la force des armées grecques puis macédoniennes.
L’aède introduit là un élément qui lui est contemporain, que les historiens appellent la “révolution hoplitique” et qui verra la transformation radicale de la tactique guerrière aux VIIIème et VIIème siècles ; les combats ne sont plus menés par les seuls Eupatrides, les “bien-nés”, montés à cheval ou sur des chars, mais par des fantassins lourdement cuirassés, munis d’un bouclier (le hoplon) et d’une lance, les hoplites. Ceux-ci se recrutent dans la classe moyenne, financent leur équipement et participent aux conflits alors que les cités s’organisent et deviennent le cadre politique du monde grec. C’en est fini des combats individuels et la lyssa, fureur guerrière qui fit la gloire d’Achille, devient suspecte de démesure. Elle disparaît des théâtres militaires pour ne subsister que dans les jeux olympiques, dont l’apparition est d’ailleurs concomitante (776).
Il était évident que cette participation de nouvelles classes sociales aux combats de la cité allait entraîner de grands bouleversements de mentalité. L’égalité au combat ne pouvait qu’amener la revendication de l’égalité politique (isonomia) qui, après une période d’instabilité institutionnelle (stasis), à la fin du VIIème et au VIème siècles, sonna le glas de la société aristocratique et accoucha de la démocratie athénienne ou, dans un autre genre, de l’oligarchie à Sparte.
Si, de la même manière, alors que se constituent les premières nations européennes, vers le XIVème siècle (notamment à la “faveur” de la guerre de cent ans) la chevalerie guerrière tend à disparaître car elle est devenue largement inopérante sur le terrain – et ce dès la bataille de Crécy en 1346, ce n’est pas au profit de l’émergence d’armées civiques. Pas encore. Le monde féodal qui s’écroule laisse la place au pouvoir royal, qui tend alors à s’absolutiser de plus en plus, notamment en France. Le roi, dès le XVème siècle, entretient une armée permanente qui n’est plus constituée de ses seuls féaux mais de soldats professionnels, plus ou moins mercenaires, et se technicise progressivement, à l’aune des moyens de la couronne. A ce titre, le souverain légitime lève donc un impôt permanent. Le mythe chevaleresque subsiste encore quelques temps, grâce à la littérature, mais il meurt définitivement à Pavie, où la furia francese de François 1er se fracasse sur l’artillerie impériale…
C’est donc une évolution inverse de ce que connurent les Grecs : dans ce cas, c’est le changement politique – l’affirmation des nations-royaumes – qui déterminera une révolution guerrière, alors que c’est celle-ci qui semble avoir précipité les changements institutionnels du monde hellénique ancien. Pourtant, l’une et l’autre de ces grandes civilisations homogènes vont à ce point de leur développement connaître le même glissement vers l’autodestruction, de manière, sinon totalement symétrique, du moins parfaitement comparable.
L’irruption de l’idéologie : vers la guerre totale
A peine stabilisé, le monde grec va faire face à la menace perse et s’allier contre le Grand Roi. Si Marathon, en 490, voit le triomphe des hoplites, c’est la flotte athénienne, dix ans plus tard, qui assurera la victoire de Salamine. Or pour garnir chacune des 200 trières d’Athènes de 170 rameurs, il avait fallu mobiliser tout le corps civique, y compris les prolétaires du temps, les thètes, qui vont revendiquer à leur tour une pleine citoyenneté et l’obtenir définitivement sous Périclès. La ville développe alors un modèle idéologique égalitaire et démocratique qu’elle exporte, en même temps que sa puissance thalassocratique, dans toute l’Egée et qu’elle impose à ses alliés de la Ligue de Délos.
Dans le même temps, Sparte conserve l’hégémonie continentale et ne pratique l’égalité que dans la caste dirigeante et fermée des homoïoï (les égaux), citoyens-soldats qui n’ont d’autre activité que celle des armes, quand les Hilotes et les Périèques assurent leur subsistance. Deux puissances rivales porteuses de deux visions du monde radicalement différentes, chacune leader de puissantes coalitions. L’affrontement était inévitable.
Et si la guerre du Péloponnèse (431-404) fut si terrible, c’est que, très tôt, au delà de la simple rivalité politico-économique, la donnée idéologique fut cause d’une véritable guerre à outrance. Auparavant, les guerres inter-helléniques étaient peu meurtrières ; elles se résumaient le plus souvent en conflits territoriaux réglés par une confrontation hoplitique courte. La débandade adverse suffisait à déclarer vainqueur le maître du terrain, qui voyait ainsi son droit reconnu par les dieux. On se rendait scrupuleusement ses morts et l’affaire était close. Mais à partir de ce moment, on ne se contente plus de la soumission des vaincus, on exige son changement de système politique, à l’imitation du vainqueur.
C’est ainsi que la défaite d’Athènes verra l’instauration du régime honni des Trente, oligarchique, imposé par Sparte, qui détruira en outre la flotte et les longs murs de la cité. Encore échappe-t-elle à sa totale éradication, réclamée par les alliés de Lacédémone. De même, durant la conflagration, de très nombreuses cités entrent en guerre civile, parti démocrate d’un côté et oligarchique de l’autre.
Comme la démocratisation impérialiste d’Athènes avait déstabilisé l’ensemble de la civilisation grecque, la révolution française va détruire l’équilibre des nations européennes dès la fin du XVIIIème siècle. La nation souveraine se défend d’abord mais, très vite, veut imposer son modèle à toute l’Europe. Elle invente la levée en masse (1793) puis la conscription (1798) et sème le trouble sur tout le continent, grâce notamment à la supériorité numérique induite, jusqu’en 1815 et le traité de Vienne, qui tente de rétablir le statu quo ante.
En vain ; l’épidémie révolutionnaire, puis nationaliste, gagne alors tous les pays européens qui se constituent en Etats-Nations rivalisant de puissance et de revendications. De la même manière, les modèles se veulent universalistes, entre France du contrat social ou Allemagne prussienne fichtéenne (un peuple, une terre, une nation). Le jeu est cependant plus complexe ; révolution-réunification italienne, guerres d’indépendance balkaniques, montée de la puissance thalassocratique anglaise ou orientale russe. Pourtant, les systèmes d’alliances aboutissent aussi à la constitution de deux camps antagonistes : les “empires centraux”, conservateurs et continentaux, contre les libéraux anglais et démocrates français (plus leur allié de circonstance russe).
Chaque camp a préparé la guerre totale : conscription généralisée, outil militaire industrialisé, arguments idéologiques ressassés depuis les écoles jusque dans les journaux. C’est un affrontement sans merci qui a lieu de 1914 à 1918, et encore une fois, le vaincu sera détruit moralement (l’Allemagne) ou physiquement dépecé (Autriche). Les couronnes tombent et les vainqueurs, dont le deus ex machina américain, imposent leur ordre nouveau à l’Europe entière.
Une logique d’autodestruction guerrière
La fin de la guerre du Péloponnèse n’est pas l’épilogue de l’autodestruction des cités grecques qui continueront à se déchirer au long du IVème siècle, autour d’Athènes, de Sparte et de Thèbes, qui hésiteront de moins en moins à employer des méthodes radicales jusqu’à renier leurs valeurs ou s’allier avec les “barbares”, qu’ils soient cousins (Macédoine) ou ennemis héréditaires comme les Perses. La puissance de Sparte disparaîtra quand celle des autres déclinera, y compris celle d’Athènes la démocrate, humiliée jusqu’à devoir s’agenouiller devant le “tyran” macédonien qui, comble de l’ironie, ne lui laissera … que ses institutions !
Quant aux nations européennes, de la même manière, 14-18 ne fut qu’un premier round suivi d’une nouvelle confrontation générale, encore plus idéologisée, “démocraties” contre “dictatures”, qui aboutit après la victoire des premières et la paix de 1945, à l’affaiblissement général de l’Europe, aujourd’hui démocratisée et libéralisée… sous le protectorat américain.
Vers une sortie de l’Histoire ?
Ainsi, ces deux évolutions vers une guerre totale, vers une guerre civile civilisationnelle, ont abouti dans les deux cas à l’anéantissement de grands modèles humains qui furent des phares culturels, intellectuels et politiques. Deux processus qui, pour n’être pas identiques, n’en sont pas moins comparables. De même que ce n’est ni Sparte, ni Athènes qui ont gagné la guerre, mais bel et bien l’Hellade qui l’a perdue, ce n’est ni la France ni l’Allemagne mais l’Europe tout entière qui s’est écroulée après 1945. Souhaitons qu’à rebours de la Grèce ancienne, elle sache trouver le ressort pour ne pas disparaître définitivement de la scène historique…
Bibliographie :
Homère, L’Iliade, Albin Michel, 1956
Anthony Snodgrass, La Grèce archaïque, Hachette,1980
Moses I. Finley, Les premiers temps de la Grèce, Flammarion,1980
Claude Mossé, Histoire d’une démocratie : Athènes, Seuil, 1971
Pierre Carlier, Le IVème siècle grec, Seuil, 1995
François-Xavier Sidos, Les soldats libres, Ed. de l’Aencre, 2002
Georges Duby, Le Moyen-Âge, 987-1460, Hachette, 1987
Georges Duby, L’Europe au Moyen-Âge, Flammarion,1984
Guy Hermet, Histoire des nations et du nationalisme en Europe, Seuil, 1996
Raoul Girardet, Nationalismes et nations, Complexes, 1996
Yves Santamaria et Brigitte Waché, Du Printemps des peuples à la Société des Nations, La Découverte, 1996




