Patrie · La croix suisse, dont les branches sont un sixième plus longues que larges, est partout: le commerce s’est emparé de l’emblème national. Une exposition montre l’ampleur du phénomène, au Musée de la communication à Berne.
Avec les progrès des antibiotiques, être Suisse était la dernière maladie honteuse. Cela dit sans aucune
intention de heurter le «bon Suisse» qui ne dort jamais que d’un oeil derrière son journal. Souvenez-vous du 700e anniversaire de la Confédération et des tergiversations qui accompagnèrent ces festivités. Souvenez-vous de l’exposition de Séville et de ce slogan un tantinet négatif: «La Suisse n’existe pas» (signé Ben). Et lors de l’Expo. 02, cette rechute: pas un drapeau sur les arteplages! «Cachez ce fanion que je ne saurais voir», avaient lâché, dégoûtés, les «art concepteurs».
Quelques années plus tard, la croix suisse est partout: sur des couteaux suisses bien sûr, des montres évidemment, mais aussi sur des T-shirts, des souliers, des sacs à main, des sous-vêtements, des bouteilles de vodka, des boissons énergétiques autrichiennes et même - nous admirerons les progrès de la miniaturisation et la survivance de l’enluminure dans une époque régentée par le traitement de texte - sur des strings. Le Musée de la communication, à Berne, s’est intéressé à cette fièvre ethno: Blanc sur Rouge, United colours of Switzerland. Dans un décor de centre commercial, nouveau lieu de vie, l’exposition montre l’abondance et la surabondance de la croix suisse. Tous ces objets sont aussi l’occasion de s’interroger sur ce qui fait notre identité et sur notre appartenance à une patrie.
arrêté du 12.12.1889
Un peu d’histoire: la croix suisse pourrait remonter à 1291, au serment du Grütli et au fier Guillaume Tell. Grave erreur: si la croix apparaît en 1339 à la bataille de Laupen sur les uniformes des Bernois, elle attend le XIXe siècle pour devenir l’emblème fédéral. En 1815, après les guerres napoléoniennes, la diète se donne un drapeau, mais ce n’est que l’arrêté fédéral du 12 décembre 1889 qui en précise les contours. Article 1: «Les armoiries de la Confédération consistent en une croix blanche, verticale et alaisée, placée sur fond rouge et dont les branches, égales entre elles, sont d’un sixième plus longue que la largeur.» La croix suisse, telle qu’elle est comprise aujourd’hui, n’existe que depuis 115 ans. Difficile de l’associer à la mythologie des Waldstätten, ce peuple de bergers qui renversa les Habsbourg (et peut-être, plus tard, l’Empire ottoman).
un logo
1968, une date clé dans l’histoire de l’humanité, au même titre que le 11 septembre 2001, balaie toute notion de patriotisme et tout symbole d’appartenance territoriale: nous sommes tous des citoyens du monde et des juifs allemands. Les séquelles durent toujours. L’institut de recherche «gfs-zürich» vient de publier une étude sur le «swiss made». Il constate que «les 40-64 ans aux opinions socio-démocratiques sont encore ceux qui ont le plus de peine avec leur patrie». Pourtant, même la turbulente génération 68 se réconcilie avec les armoiries nationales: le 18 septembre 2001, la socialiste Anita Fetz monte à la tribune du Conseil national avec un T-shirt rouge frappé d’une croix blanche: «J’ai porté ce T-shirt pour un débat sur l’entrée de la Suisse à l’ONU. J’ai voulu montrer qu’on pouvait être à la fois respectueux du pays et de son histoire, tout en étant ouvert au monde. Je me suis posée comme un patriote de gauche», explique-t-elle.*
L’exposition du Musée de la communication ne veut rien expliquer: il se contente de «juxtaposer des objets qui font sens», selon les termes de la curatrice. Prenons-en bonne note et tâchons, avec notre pauvre cerveau, de faire sens. Donc, en visitant l’exposition, nous avons noté qu’il y a autour de la croix suisse deux tendances contradictoires: l’une qui vise à l’estomper, l’autre qui vise à la revendiquer. Dans le premier mouvement, nous trouvons la poste et les télécommunications, puisqu’il faut remonter aux temps des PTT pour trouver l’emblème national sur leur enseigne, de même que les grandes régies fédérales (chemins de fer, radio-télévision) pour ne pas parler de la Confédération elle-même, qui supprime la croix dans nombre de logos. Dans le courant ascendant, nous trouvons tous les produits commerciaux et toutes les manifestations populaires. La croix suisse est une marque, un logo, au même titre que la virgule Nike ou la coquille Shell; d’autre part, les Suisses arborent la croix dès qu’ils sentent que l’honneur national en jeu, que ce soit dans un match de football, une course de ski ou la réception de l’équipage d’Alinghi.
A l’heure où disparaissent des symboles de la Suisse, sa poste, ses télécommunications, le peuple se cramponne au symbole suprême: le drapeau. Les marchés se libéralisent, le commerce se mondialise, l’Europe se coalise, les entreprises délocalisent, les skieurs s’enlisent, les Suisses s’accrochent à la hampe de leur drapeau. «Peut-être que les Suisses plébiscitent pareillement la croix suisse parce qu’ils sentent que leur pays est en train de disparaître», avance Kurt Stadelmann, du Musée de la communication. Les Suisses s’accrochent à leur drapeau comme les naufragés au mât de fortune.
*Weiss auf Rot, das Schweizer Kreuz zwischen nationaler Identität und Corporate Identity, Hochschule der Künste Bern HKB, NZZ Verlag.
Exposition Blanc sur Rouge, United colours of Switzerland, Musée de la communication, Helvetiastrasse 16, Berne, jusqu’au 28 mai 2005, du mardi au dimanche 10-17h, www.mfk.ch
source: laliberte.ch



