INTERVIEW - Les journaux suisses sont payés aux deux tiers par la publicité. Mais restent indépendants des annonceurs, estime Daniel Cornu, ancien vice-président du Conseil suisse de la presse.
La pub: un cordon ombilical permettant aux annonceurs de faire taire la presse? Pour Daniel Cornu, cette accusation ne tient pas la route. Retraité, il fut rédacteur en chef de la Tribune de Genève, directeur du Centre romand de formation des journalistes et vice-président du Conseil suisse de la presse. Il reste encore médiateur entre les lecteurs et la rédaction de la Tribune. Entretien.
Le Courrier: Pub envahissante, succès des titres gratuits payés à 100% par les annonces: l’info est-elle juste un support pour vendre «du temps de cerveau disponible à Coca-Cola», en référence à TF1?
Daniel Cornu: Non, car le lecteur est plus actif que le téléspectateur. Du reste, la pub contient des messages intéressants, offrant un regard sur notre société. Je scrute ses excès, mais ne la diabolise pas.
La déferlante publicitaire ne vous dérange-t-elle pas?
– Si, il y a trop de pub sur les équipements des hockeyeurs! Mais dans les journaux, est-ce qu’elle gêne vraiment?
Le quotidien gratuit parisien 20 minutes consacrait lundi une «une» déguisée et sa page 2 au spectacle de Jamel…
– Tous les coups publicitaires ont été faits. Mais si c’est occasionnel, ça ne devrait pas déranger.
Quid du principe de séparation entre infos et annonces?
– On joue avec la limite. L’essentiel est d’assurer un bon balisage, afin que le lecteur ne soit pas abusé. Mais est-ce vraiment caché? La pub n’est pas sur le dessus de la pile des problèmes d’éthique journalistique.
En Suisse, la pub représente en moyenne 66% des revenus de la presse, 47% en France. Le collectif lyonnais Casseurs de pub accuse les journaux de bienveillance envers les gros annonceurs pour ne pas perdre cette manne…
– Je n’affirmerais pas qu’il n’y ait jamais eu d’influence de la pub sur les contenus, c’est l’évidence même. Les rubriques spécialisées (voiture, jeux vidéo, etc.), qui satisfont une demande des lecteurs, ont été introduites pour créer aussi des connexions avec les offres des annonceurs. Les menaces de boycottage et les boycottages font du bruit, existent mais sont très rares. Car l’arme peut se retourner contre les entreprises, qui l’ont compris. Les pressions sont plus insidieuses. On vous dit souvent «Vous devriez parler de ça, c’est intéressant!» Mais les journalistes sont avertis.
Pouvez-vous citer des cas de boycottage?
– Ils sont anciens: milieux automobiles contre le Tages Anzeiger ou le Journal de Genève, de l’immobilier contre la Tribune de Genève… Je viens d’avoir un cas avec les commerçants de la Foire de Genève. A la Tribune, j’ai tout connu. Quand on avait signalé que la Banque Migros s’était prêtée à du blanchiment d’argent, la direction de Migros Genève, le plus important annonceur du journal, avait été très respectueuse de la liberté de la presse. En revanche, j’ai dû monter au créneau pour expliquer aux membres du Trade Club que la presse n’avait pas pour mission première d’aider les commerces à faire des affaires.
Un journal pourrait-il se passer de pubs?
– Le Canard enchaîné ou Domaine public n’ont pas de pubs. Mais ce ne sont pas des quotidiens. Lesquels doivent maintenir des prix proches des concurrents. Et trouver d’autres financements que les abonnements: des lecteurs prêts à payer plus, comme au Courrier; ou le soutien de groupements. Mais ces soutiens sont-ils totalement désintéressés? Les banquiers privés ont finalement estimé que le Journal de Genève ne véhiculait pas tout à fait leurs idées. On a coupé les vivres et créé Le Temps. Les risques de pressions sont au moins aussi grands qu’avec la publicité.
Une aide de l’Etat réellement substantielle est-elle souhaitable?
– La presse est méfiante, car elle s’est créée comme contre-pouvoir de l’Etat. Mais aujourd’hui, le pouvoir n’est-il pas plus économique que politique? D’où le paradoxe que l’Etat pourrait soutenir la presse dans son rapport à l’économie. Comment? Je n’ai pas d’autre réponse que des aides indirectes, comme les tarifs postaux préférentiels.
source: lecourrier.ch



