C’est l’une des – nombreuses – séquences chocs de Fahrenheit 9/11: après des images de civils irakiens atrocement mutilés, gros plan sur un jeune soldat américain en Irak, yeux hallucinés, exaltation d’ado un lendemain de défonce. Il raconte comment, à bord de leur blindé, lui et ses potes partent au combat, musique hardcore à fond, saoulés de décibels et de paroles qui parlent de feu, de destruction et de mort. «The roof is burning», assomme la bande son. On se croit revenu à Apocalypse Now, sauf que dans le cas présent, il ne s’agit pas de fiction.
Fahrenheit 9/11 tient du coup de poing en plein ventre, de la rafale tirée à bout portant dans les tripes d’une nation en guerre. Mais quelle guerre? Michael Moore assène en effet que le pouvoir américain – toute une oligarchie formée par la famille Bush et son clan – mène une guerre contre sa propre société dans le seul but d’en conserver la structure profondément inégalitaire et avoir les coudées franches pour son affairisme débridé. Pas de longs discours ni de nuances à l’appui de cette thèse, donc, mais une instruction à charge; une salve de balles – à la limite du subliminal – enrobées du poison de l’émotion pour atteindre cet objectif clamé haut et fort: déboulonner George Bush de la présidence en novembre prochain.
Pour y parvenir, Moore n’hésite pas à prendre quelques libertés avec certains faits, en dépit du recours à des «vérificateurs». Est-ce vraiment Fox News qui, le soir du scrutin de 2000, «décide» que Bush sera le prochain président? Fox, dont Moore rappelle que le directeur de l’information n’est autre qu’un cousin de l’intéressé. Pendant les huit premiers mois de sa présidence, George Bush n’a sûrement pas passé 42% de son temps en vacances, selon le calcul repris au Washington Post. Peu après les attentats du 11 septembre, 142 Saoudiens, dont des membres de la famille Ben Laden, ont bel et bien été évacués des Etats-Unis, alors que la commission d’enquête parlementaire sur les attentats a conclu qu’«il n’existe aucune preuve qu’un tel vol ait décollé [...] avant la réouverture de l’espace aérien». De même, il est plus que douteux d’affirmer que le projet de gazoduc à travers l’Afghanistan de la société américaine Unocal a servi de prétexte à la guerre contre les Talibans. Quant à l’Irak d’avant l’invasion, qui peut soutenir qu’il était ce pays serein où les enfants faisaient du toboggan en toute insouciance?
Les adversaires de Moore se sont emparés de ces approximations, de ces amalgames, de ces outrances, pour jeter un voile pudique sur cet Amérique post-11 septembre dont il brosse un portrait inquiétant pourtant difficilement contestable. L’affairisme forcené du clan Bush et ses relations – à la fois personnelles et commerciales – avec la famille royale saoudienne figurent en bonne place du réquisitoire. Laissant parler les images d’archives, Moore cloue au pilori le garde-à-vous patriotico-médiatique des grands networks du pays à l’heure de la guerre, revendiquant avec fierté leur partialité. Il dénonce le climat d’alerte terroriste quasi hystérique entretenu par les autorités et ces mêmes médias, de même que les atteintes aux libertés fondamentales et le climat maccarthyste qui ont suivi le vote du Patriot Act. Moore va également à la rencontre de cette Amérique des laissés-pour-compte, pour lesquels s’engager dans l’armée fait figure de seule alternative pour vivre et faire des études.
Enfin – last but not least –, Moore se délecte de cette scène du matin du 11 septembre 2001, où Bush, en visite dans une école de Floride, est informé par un de ses conseillers que la nation est attaquée: ces sept longues minutes pendant lesquelles le président se cherche une contenance assis sur une chaise, le regard perdu, un livre pour enfants entre les mains. L’entourage de celui qui n’a eu de cesse ensuite de se poser en «président de guerre» avait pourtant soutenu qu’il avait immédiatement quitté les lieux!
Curieusement, le pamphlet laisse en revanche de côté de grands absents de la rhétorique anti-Bush traditionnelle: le courant néo-conservateur, et singulièrement la droite religieuse pro-sioniste. Sujets trop délicats?
Samuel Gardaz
source: letemps.ch



